Un espionnage industriel sous couvert de lutte antiterrorisme
L’enquête du Monde montre que des entreprises françaises ont été particulièrement visées par la NSA. C’est le cas d’Alcatel-Lucent, qui œuvre justement dans le secteur du transport de données numériques et la pose de câbles sous-marins par lesquels transitent les flux de communication mondiaux.
On le voit, le système de surveillance mis en place par les Etats-Unis sur ses partenaires européens dépasse largement le cadre sécuritaire de la lutte contre le terrorisme. Le Patriot Act, la loi antiterrorisme votée par un Congrès sous le choc des attentats du 11 septembre afin de protéger la sécurité des citoyens américains est utilisée depuis douze ans pour cautionner une entreprise d’espionnage industriel d’ampleur mondiale.
- Une suprématie américaine qui met en danger les démocraties
Sur l'échiquier mondial, l’industrie de l’armement et les matières premières ne sont plus les seuls moteurs de la planète. Depuis le début des années 2000, l’acteur numérique est venu bousculer les règles du jeu. Le pays qui détient aujourd’hui les principales entreprises de l’Internet tient le monde dans sa main.
Et dans cette course aux données, les Etats-Unis ont d’évidence une longueur d’avance. C’est en Californie que sont nés et basés les principaux acteurs économiques de l’Internet, des réseaux sociaux et du cloud computing, ces « nuages » informatiques qui permettent de classer en ligne n’importe quel document. Les outils gratuits et tellement pratiques que sont Facebook, Twitter, Gmail, Dropbox, Google Docs ou Office Live (Microsoft) sont tous soumis aux lois américaines, notamment le Patriot Act qui autorise les services d’enquête américains à collecter leurs données.
Avec le développement du numérique, l’hégémonie industrielle américaine met en jeu l’indépendance des autres démocraties de la planète.
- Le réveil (tardif) de l’Europe
La bonne nouvelle, c'est que l'affaire Snowden a donné un coup de fouet aux négociations européennes sur la protection des données et plus largement le développement numérique. On l'a vu lundi 21 octobre avec l'adoption par le Parlement européen des mesures dissuasives défendues par Viviane Reding contre les entreprises américaines qui transfèrent des données européennes aux Etats-Unis. Les députés ont appuyé ces mesures en votant quasi à l’unanimité (49 voix contre 1) le renforcement de l’amende prévue. Un « fort signal » selon Viviane Reding pour qui à compter de ce jour « la protection des données est une affaire européenne. »
Mais les accords diplomatiques ou juridiques ne peuvent suffire et la réponse doit être aussi (surtout) industrielle. Face à l’hégémonie américaine, l’hébergement des données et des services en ligne est devenu une question cruciale de souveraineté et de sécurité nationale. Y compris en Europe, principal allié des Etats-Unis mais aussi cible privilégiée de ses investigations numériques.
La prise de conscience est bien réelle au sein des gouvernements. Les Pays-Bas ont ainsi interdit à leur administration de stocker des données nationales sur les serveurs de groupes américains. Objectif ? Eviter un transfert vers les Etats-Unis d’informations relatives aux citoyens hollandais. En France, en août dernier, le ministère de l'Intérieur a rappelé à l’ensemble des ministères les consignes de sécurité liées à l’utilisation des smartphones et ordinateurs. Et en premier lieu l'abandon de leur messagerie Gmail. A plus long terme, le gouvernement mise sur le développement de l’informatique en nuage sur le territoire français.
En Allemagne, la chancelière Angela Merkel a fait de l’indépendance européenne en matière de stockage de données l’une des priorités de son troisième mandat, après l’emploi et le développement démographique. Dans un entretien accordé le 17 août à la Frankfurter Allgemeine Zeitung, principal quotidien conservateur allemand, elle a lancé un appel à ses partenaires : « Nous devons ensemble, les Européens, travailler pour surmonter notre dépendance face aux Américains et aux Chinois, et proposer des technologies puissantes ». La chancelière s'inquiète « des capacités dont nous disposons dans le domaine des technologies de l’information, en Allemagne et en Europe, par rapport aux autres pays. Assurer un niveau allemand de protection des données est toujours plus difficile quand ces données sont transportées par des entreprises étrangères avec des technologies non européennes (…). »
Face aux dérives américaines, la réponse des Etats européens ne peut être qu’européenne. Elle sera au programme du prochain conseil européen des 24 et 25 octobre consacré, c'est une première, aux enjeux du numérique.
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