Une éthique des transformations mondiales
8 janvier 2013
1. Le « changement global » est un phénomène complexe, systémique, multiple, fragmenté, et opacifié. Il y a en réalité plusieurs changements globaux qui opèrent simultanément, et qui affectent des domaines divers, plus ou moins corrélés, interdépendants. L’augmentation rapide de la population, le changement climatique (principalement dû aux gaz à effet de serre et à la diffusion de CO² dans l’atmosphère), le pic dans l’usage des énergies fossiles, l’acidification des océans, la pénurie d’eau douce et de terres arables, la diminution de la biodiversité, sont autant de dimensions du changement, et de menaces pour le développement durable. L’extrême complexité systémique des changements (d’où la non linéarité prévisible des réactions du système) se double de la difficulté à inférer à partir de temps longs de gestation, des temps rapides d’accélération, avec des points critiques, des points « catastrophiques » ou des points de « basculement » (« tipping points »). (Ex : le permafrost, en dégelant, pourra dégager des quantités gigantesques de méthane). Le changement global c’est aussi la dispersion et la fragmentation des causes, des opérateurs, des décideurs, des intérêts ; l’hétérogénéité des approches, des niveaux de discours, des niveaux de pouvoir, l’opacité des décisions effectivement prises, des jeux de langage, l’hypocrisie, les illusions, les chimères, les manipulations. Mais une analyse plus pénétrante fait aussi apparaître des lignes de force communes (convergence, complexité, interdépendance, propriété vs. intérêt général, et des questions conceptuelles entièrement neuves et radicales sur la vie ou la nature, le monde et l’humanité).
2. En conséquence, une nouvelle « grande transformation » des sociétés semble inéluctable à l’échelle mondiale, et à relatif court terme. Cette « grande transformation » doit être pensée, discutée, aménagée, régulée, et approuvée démocratiquement. Elle apparaît même à certains comme un « impératif éthique », impliquant par exemple l’élaboration d’un « contrat social mondial », prenant en compte l’exigence de transformations à l’échelle planétaire. Il s’agit d’assurer au mieux le passage vers une société mondiale « post-fossile ».
3. Dans le même temps apparaissent de nouveaux domaines et objets techniques, au sein d’ambitieux programmes génériques de recherche (comme les nanotechnologies, les biotechnologies, la biologie de synthèse, ou la géoingénierie) qui peuvent (ou semblent pouvoir) apporter des solutions à hauteur des défis globaux. D’où des raisons pour un nouvel optimisme. Mais on assiste aussi au déferlement de promesses hasardeuses (« hype »), d’exagérations médiatiques et d’initiatives guidées par la perspective de profits rapides et de nouvelles appropriations globales des « commons ».
Les solutions techniques que l’on fait miroiter peuvent être ciblées, spécifiques (par exemple le piégeage du CO² afin d’atténuer l’effet de serre, la désalinisation pour lutter contre l’appauvrissement des ressources en eau douce, le traitement des eaux usées…).
Mais elles peuvent être aussi présentées comme des utopies générales, avec une crédibilité appuyée par des soutiens politiques conséquents de la part de grands opérateurs nationaux ou régionaux. Ainsi les nanotechnologies ou la biologie de synthèse portent de nombreux espoirs. Elles permettent de viser rien de moins qu’une « transformation de la civilisation ».
Cependant, les techno-sciences sont devenues elles aussi une source de risques. Elles pourraient même faire davantage partie du problème que de la solution, constituant selon certains la principale menace à la survie de l’humanité .
L’influence politique et sociale des techno-sciences augmente d’autant plus qu’elles « convergent »: convergence des nano-, bio-, info-technologies, et des technologies cognitives (NBIC), convergence des bits, des atomes, des neurones et des gènes (BANG).
4. Devant cette complexité systémique et programmatique, des formes embryonnaires de gouvernance se mettent en place (GIEC-IPCC, UNFCCC, OCDE, EGE-EU), mais semblent s’affaiblir dans le contexte de « crise » économique globale, qui vient compliquer la donne. Ainsi l’échec relatif de la réunion de Doha en décembre dernier (COP18 CMP18- 2012) montre la difficulté de renforcer l’esprit du protocole de Kyoto, 20 ans après l’adoption de la CCNUCC (UNFCCC). On observe la cacophonie des parties prenantes et leur confusion quant aux niveaux d’intervention requis : économiques et politiques, « éthiques, juridiques, sociaux (ELSI) » et « environnementaux, sanitaires et sécuritaires (EHS) ».
D’un côté, de grands acteurs politiques et économiques sont absents de programmes comme le protocole de Kyoto et nient la crédibilité des organes des Nations unies. De l’autre, des pays font preuve de volontarisme et demandent une révision de la Charte des Nations unies pour prendre en compte le défi mondial du développement durable.
5. Il est temps de promouvoir une philosophie et une éthique des « transformations mondiales ». Les approches éthiques sectorielles (éthique des sciences et des technologies, bioéthique, nano-éthique, éthique de l’eau douce, éthique du changement climatique) ne suffisent pas à appréhender la complexité plus globale et plus systémique des enjeux. Il faut envisager d’aborder le problème avec toutes les dimensions politiques, sociales, économiques (présentes dans une « éthique des transformations mondiales »). Il faut les compléter par une meilleure analyse de la nature éthique et philosophique des « sociétés de la connaissance ». Il faudrait développer même une « épistémologie politique » (une analyse politique des avantages et inconvénients de la convergence épistémique et de l’émergence possible de « singularités » – ou de catastrophes – du point de vue de leur régulation, et des retombées sur les sociétés).
L’économie politique date du 19ème siècle. Le moment semble venu d’étudier l’impact politique des nouveaux régimes épistémiques, de faire une analyse épistémologique et éthique de leur convergence ou de leur divergence possible avec les régimes classiques des sciences naturelles, humaines et sociales, telles que développées aux siècles précédents.
L’approche éthique doit de plus affronter des défis nombreux, propres à la mondialisation des questions.
Au-delà de valeurs éthiques de base (dignité, liberté, égalité, solidarité, justice, droits humains), il faut harmoniser les éthiques développées dans des contextes culturels ou nationaux divers. Une réflexion sur les défis éthiques de la mondialisation doit traiter aussi le problème des zones « sans éthique ». Sans même parler d’États faillis, ou de zones de non-droit, il faut se préoccuper de l’existence de zones de « dumping » éthique, social ou fiscal.
La réflexion sur une éthique de la transformation mondiale doit aller au-delà des questions d’harmonisation. Elle ne peut échapper à la question de la finalité que l’humanité peut donner à son propre développement, comme en témoignent les diverses formes qu’une telle éthique pourrait prendre: anthropocentrique, bio-centrique, ou éco-centrique.
Cette réflexion doit aborder le problème philosophique de la condition humaine face à son développement irréfléchi, « impensé », et peut-être même « impensable ». H. Arendt avait prédit que toutes nos « connaissances » et notre « know how » pourraient faire de nous des « créatures privées de pensée ».
“If it should turn out to be true that knowledge (in the modern sense of know-how) and thought have parted company for good, then we would indeed become the helpless slaves, not so much of our machines as of our know-how, thoughtless creatures at the mercy of every gadget which is technically possible, no matter how murderous it is.” (H. Arendt, The Human Condition, 1958, p. 3)
Ainsi les nano-biotechnologies imposent presque subrepticement un nouveau « régime épistémique », avec des questions cruciales sur la nature et l’artificiel, la vie et la non-vie, « l’augmentation » de la nature humaine ( »l’homme v.2.0″), qui doivent sans doute recevoir une attention beaucoup plus large que celle des comités d’éthique ad hoc.
Et surtout, il faudrait compléter la réflexion éthique sur les nouveaux régimes cognitifs par une philosophie politique de la mondialisation.
La planétarisation des enjeux de gouvernance implique une refondation du politique, de la démocratie, à travers un dialogue science-politique-société complètement renouvelé et renforcé. La menace sur la survie même de l’humanité implique que toutes les valeurs éthiques elles-mêmes sont directement menacées. Tout comme la vérité est la première victime en cas de guerre, l’éthique serait la première victime d’une panique planétaire, si les prédictions (paraissant aujourd’hui encore lointaines, abstraites, improbables) se révélaient crédibles, tangibles, imminentes. Si la figure de « l’homme, loup pour l’homme » se mondialisait, quel Léviathan ou quel Prince mondial pourrait imposer son « ordre »? Quelles oligarchies s’imposeraient-elles dans le chaos? Le « principe de précaution » ne devrait-il pas s’appliquer dès maintenant à prévenir par l’information, l’éducation, la participation du public l’apparition d’une panique planétaire (sociale, économique ou boursière) avec les premiers prodromes de la catastrophe?
6. Que faire ? Les forces et les dynamiques à l’œuvre sont puissantes. Mais on peut accompagner, en l’anticipant autant que possible, l’aggravation prévisible des menaces globales. Un suivi permanent, interdisciplinaire, de ces menaces doit associer les ressources des sciences de la nature et des sciences humaines, et faire participer tous les niveaux des sociétés développées et en développement (particulièrement les jeunes et les femmes). Un immense effort permanent de réflexion et d’analyse doit être consacré à la marche des nano- et des biotechnologies, et affronter toutes les dimensions du changement social, économique, scientifique et technique. Un compte rendu, « en temps réel », et une diffusion mondiale des acquis ou des échecs, serait une première dans l’histoire de l’humanité. Ce processus pourrait s’accompagner d’une approche éthique des « sociétés de la connaissance » en tant qu’elles jouent un rôle dans les processus de transformation mondiale (culture de la participation citoyenne, transparence démocratique, éducation à la pensée systémique et à la pensée critique, accès ouvert aux savoirs collectifs et au domaine public de la connaissance et des données).
7. Une chose est sûre : la question de la responsabilité des techno- sciences est devenue beaucoup trop grave pour qu’on laisse le soin d’en débattre aux seuls scientifiques. Quant à la responsabilité des politiques à entreprendre, il n’est pas interdit de faire l’hypothèse que l’on ne peut pas la laisser aux seuls politiques (trop souvent liés au court-termisme de leur mandat).
D’un point de vue tactique, on peut identifier des secteurs stratégiques d’intervention et de « positionnement éminent ». Par exemple :
Les « Global Commons » (la res communis mondiale). Le patrimoine mondial de l’humanité en tant que “domaine public” (régi par les autorités étatiques) ou en tant que “domaine mondial” régi par des formes de gouvernance mondiale. Le patrimoine intergénérationnel.
Les « Global Commons » peuvent avoir diverses formes (l’espace extra-atmosphérique, la couche d’ozone, la « zone » maritime de haute mer et les richesses minières des océans, le spectre électromagnétique, mais aussi de nouvelles frontières comme les “Nano Commons”). L’un des plus grands défis posés aux politiques publiques du 21ème siècle est de définir les principes éthique d’une lutte contre la “Tragedy of the Commons”.
Ceci inclut une réflexion approfondie sur les nouveaux paradigmes de la propriété intellectuelle (notamment dans le domaine des nanotechnologies et de la biologie de synthèse), ainsi que sur le principe d’une nouvelle fiscalité des « commons », que l’on pourrait appliquer aux fins d’une redistribution équitable. Le principe d’une telle fiscalité mondiale a déjà reçu un commencement de mise en œuvre avec l’idée de taxer les opérations financières (Taxe Tobin) ou de taxer les voyages aériens.
Mais à l’ère de la dématérialisation de l’économie, l’idée d’une taxe numérique ou d’une taxe sur les données personnelles pourrait faire son chemin. Il s’agit d’adapter les fiscalités nationales, régionales ou mondiales à l’« économie de la multitude ». Il s’agit aussi de rendre opératoires les liens entre les territoires réels et les espaces virtuels, ces derniers ne devant pas être voués à devenir autant de zones supplémentaires de dumping social et fiscal.
Un autre aspect d’une réflexion éthique et stratégique sur le concept de fiscalité mondiale pourrait être de s’attaquer à l’identification et l’analyse des subsides et aides financières (financées par l’argent public) consacrées aux producteurs et consommateurs d’énergie fossile. Les montants en cause se comptent par plusieurs centaines de milliards de dollars des USA. Une alliance des « agents de changements » dans la société civile, dans les acteurs de l’économie « verte » et dans les communautés scientifiques , pourrait gagner à être soutenue politiquement dans des instances comme l’UNESCO, afin de tenter d’éliminer cette barrière fiscale qui entrave le progrès des « grandes transformations nécessaires », tout en encourageant des pratiques manifestement à contre courant total des nécessités du développement durable.
Ces idées nouvelles devraient pouvoir être discutées de façon approfondie, avec une participation du « public » à l’échelle mondiale, à travers toutes les formes de représentation possibles. Ce grand débat pourrait se faire sous le couvert de réfléchir à la possibilité d’un « Contrat social mondial ». Cette idée de nouveau contrat social pourrait se faire en référence à une sorte de nouvelle ère des « Lumières », l’ère des Lumières mondiales.
Publié dans BANG, Futurs, InfoStructure, Je est un autre, Mondialisation, Philosophie politique, Questions
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Que veut dire metaxu ? Metaxu est un mot grec, peut-être de couleur bleue, qui signifie « intermédiaire ». Il a souvent été utilisé par Platon, notamment dans Le banquet, pour désigner les nombreux «intermédiaires» qu’il place au centre de sa pensée.
Ainsi, l’âme est un intermédiaire entre la vie et la mort. L’amour est un intermédiaire entre le bien et le mal. Les mathématiques sont des intermédiaires entre l’idée et la matière. La philosophie est un intermediaire entre l’ignorance et la sagesse.
Dans une époque comme la nôtre, prompte aux fractures, aux coupures, aux exclusions, nous avons besoin de nouveaux intermédiaires, et d’une pensée de la médiation. La médiation, c’est essentiellement la question de l’autre — dont nous devrions être les bergers — et non les loups.
Ce blog est constitué en vue de contribuer à une pensée de la médiation, dans le contexte actuel de la mondialisation, et de la virtualisation des rapports humains.
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