http://cogimo.fr/WordPress3/2013/01/blog-de-paul-jorion-splendeur-et/
Paul Jorion a connu un vrai succès avec son blog. Initiant les uns aux méandres de l’économie et de la finance, permettant aux autres de s’exprimer et d’épancher/étancher leurs ressentiments, lieu de rencontre et de débat, ce blog avait l’immense avantage d’être un lieu d’expression, parfois limité par une modération exigeante et tatillonne (1), mais au moins il avait le grand mérite d’exister.
Une communauté virtuelle s’était créée aussi diverse qu’une société peut l’être avec des érudits citant un auteur toutes les deux phrases, des forts en thème développant en explications, parfois simples, parfois absconses, les méandres d’une pensée qui se voulait complexe, des redresseurs de torts pointant la moindre approximation et remettant à sa place le novice, des gardiens du temple tuant dans l’œuf toute pensée hérétique ayant l’audace de mettre en doute les idées du maître des lieux, des autistes ne répondant jamais aux commentaires, des nostalgiques des anciens temps, des narcissiques, des obsessionnels, des logorrhéiques, des fâchés avec la ponctuation, des poètes, des décroissantistes, des écologistes, et de façon plus générale, des chômeurs et des travailleurs, des ruraux et des urbains, des gauchistes et des conservateurs, des scientifiques et des littéraires, des intellos et des manuels, des matérialistes et des idéalistes, des pessimistes et des optimistes, quelques riches et quelques pauvres, un patchwork de personnalités assurant un brassage sympathique et parfois joyeux des idées. Aujourd’hui, tous ces gens-là sont orphelins de cet espace de convivialité virtuelle. D’autres existent, mais celui-ci avait quelque chose de plus, une sorte de proximité avec le maître des lieux, qualité qu’il faut lui reconnaître d’avoir su créer.
La vidéo du vendredi fut une des clés du succès de Paul Jorion. L’oracle prenait forme sous nos yeux. Les écrits s’incarnaient dans une voix, un visage de vieux sage à la barbe blanche, symbole, dans nos imaginaires, d’une divinité vivante. Intelligent et cultivé, iconoclaste dans ses idées, commentant l’actualité depuis son domicile, il a su réunir tous les ingrédients du succès dont le plus important fut son art de laisser chacun avoir l’impression de dialoguer en ami avec lui via les commentaires auxquels il répondait sporadiquement. Toute la magie de l’image investissant nos espaces psychiques créait cette illusion d’un rapport presque intime. Tout cela fut-il le fruit du talent, saupoudré d’un zeste de hasard chanceux, ou le produit d’un plan marketing ? C’est impossible à dire, et je pencherais plus volontiers pour la première hypothèse, en tout cas au début du blog. Ensuite, c’est une autre affaire, la pérennité et la visibilité dans le monde ouvert de la blogosphère exigeant quelques stratégies ad hoc.
Quoi qu’il en soit, si Paul Jorion doit le succès de son blog à ses idées, ses vidéos, ses conférences mises en ligne, ses ouvertures à des billets invités, il le doit aussi aux 100 000 internautes, anonymes la plupart et promoteurs invisibles de son site, qui le visitaient mensuellement et lui accordaient leur confiance en le gratifiant au passage de quelques milliers d’euros. Le succès n’est jamais à sens unique, il est le produit d’une rencontre entre un public et un auteur, des attentes et des réponses,…, mais aussi et en l’occurrence, d’une rencontre virtuellement ouverte par l’intermédiaire des commentaires permettant à tous de se confronter, de se frotter à la pensée du maître, voire se sentir son égal ou investi d’une parcelle de son savoir qu’il partageait apparemment sans arrière-pensées ni calcul. Sans cette ouverture, cette possibilité d’échanges, que serait-il advenu de la notoriété de Paul Jorion ? Serait-il resté dans les limbes de l’anonymat ou aurait-il réussi à convaincre une centaine de fidèles lecteurs ? Là encore difficile à dire, mais une chose est certaine : après sa décision de fermer son blog aux commentaires, tous ceux qui écoutaient avec révérence les paroles du grand extra-lucide, annonciateur de la crise des subprimes, de l’agonie du capitalisme ou de la misère de la pensée économique, tous ceux qui se délectaient des commentaires ou y intervenaient, se sont retrouvés avec la gueule de bois, « sans voix », condamnés à lire sans les commenter les thèses du maître proférant sa bonne parole du haut de sa chaire de Stewardship of Finance de la Vrije Universiteit de Bruxelles, et donc dans l’impossibilité de s’épancher, de dialoguer, de partager des liens et des idées.
Si les choses en étaient restées là, nous aurions pu, tout au plus, émettre quelques regrets, mais le comble de l’ironie veut que le maître ait décidé, outre de fermer brutalement les portes de son parloir – ce qui est son droit le plus absolu -, d’embrigader quelques rares privilégiés, triés sur le volet, au sein d’un club très select et fermé « les amis du blog de Paul Jorion », sous-entendant que tous les autres participants non cooptés n’étaient pas de ses amis. Et pour cause : 50 % des discussions selon lui relevaient du café du commerce et 25 % du « trollage » (2). Curieuse façon de remercier ceux qui ont fait son succès soit en le lisant sur son blog soit en achetant l’un de ses livres.
D’un coup, le rideau est tombé. Le mythe du « partageux » s’est envolé. En envoyant d’un petit clic se faire voir ailleurs tous les commentateurs et en n’en choisissant que quelques-uns – 31 très exactement et probablement les plus utiles à sa propre notoriété -, le maître a dévoilé dans toute sa splendeur, non seulement son mépris pour 75 % de ceux qui avaient contribué à son succès, mais sa conception très élitiste du débat et du dialogue. Quelques minutes et quelques lignes (3) suffirent pour que l’image du sage, pourfendeur de la finance et du capitalisme, s’écrase au sol entraînant dans le silence 99,97 % des passagers.
Séduits par la référence constante et démagogique au « cerveau collectif » dont il fut finalement le seul bénéficiaire, nous n’avons pas eu conscience d’être utilisés, ou si nous l’avions, nous sublimions le malaise par des rationalisations a posteriori : les idées défendues méritaient bien quelques concessions puisqu’elles étaient faites pour notre supposé Bien. Pourtant, les liens permanents vers la page Amazon de ses livres, l’auto-promotion permanente, les articles dithyrambiques – dont un de ma plume – auraient dû nous mettre la puce à l’oreille et nous aider à comprendre que celui qui annonçait « l’agonie du capitalisme », finalement, en utilisait tous les ressorts pour son intérêt personnel et capitaliser son image. Derrière ses airs généreux, le maître travaillait à son culte dans l’espoir d’en retirer quelques profits soit financiers soit en terme de reconnaissance sociale. Pour le 1er, je ne sais pas ce qu’il en est, mais pour le second, force est d’admettre que l’objectif fut pleinement atteint avec l’obtention d’une chaire dans une université bruxelloise, sésame jusqu’à présent refusé.
J’entends bien déjà une objection, « Vous êtes aigri parce que vous n’avez pas été choisi. ». Oui, c’est vrai que Jorion ne m’a pas proposé d’en être et que le cas échéant, j’en aurai éprouvé un grand plaisir. Pour autant, il est peu probable que j’eus accepté pour la simple raison que nous ne partageons pas la même vision des choses. Je déteste l’élitisme qui consiste à privilégier l’entre-soi, à créer des hiérarchies, à penser que seule une caste triée sur le mode platonicien (Voir La République) puisse détenir la vérité. Une fois de plus, ce sont deux conceptions qui s’affrontent : la transcendantale et l’immanente, la 1ère estime que les idées doivent s’imposer d’en-haut, la seconde par le bas. Jorion défend la 1ère et moi la seconde. Tous les articles sur les créatifs culturels portent en filigrane cette conception, une conception non hiérarchique et horizontale, la seule qui rende possible une démocratie directe et réelle. Quoi qu’il puisse en dire, Paul Jorion se comporte en patricien, fier d’appartenir à une aristocratie, et méprisant la plèbe, plus intéressée, selon lui, par des propos de cafés de commerce que par un travail en profondeur, que lui seul et quelques acolytes, guidés par la lumière du savoir, de la connaissance et de je-ne-sais quelle supériorité intellectuelle ou expertise, seraient capables de mener à bien.
Comme je l’ai écrit plus haut, s’il n’y avait pas eu cette discrimination, tout en serait resté là avec quelques regrets et pincements au coeur, mais comme souvent, c’est juste après les adieux quand les masques tombent que certaines réalités éclatent au grand jour.
Je laisse à chacun le soin de compléter à sa guise les 3 petits points du titre.
PS : Hésitant à publier ce billet écrit depuis 15 jours, c’est suite à un échange avec un lecteur de ce blog et l’un des derniers articles publiés sur celui de Paul Jorion que j’ai finalement pris la décision de l’éditer. Le dernier paragraphe de l’article en question confirme, s’il le fallait encore, la position très élitiste, hiérarchique, voire un tantinet méprisante, « des amis du blog de Paul Jorion ». Dans la mesure où la diffusion d’un modèle alternatif par la base laisse sceptique et qu’il lui est préféré une solution « dirigiste » par le haut, il est évident que seules des personnes influentes pourront inverser le cours des choses et que le bon peuple n’aura qu’une solution : se taire et accepter les règles inspirées par « les amis du blog de Paul Jorion » qui oeuvrent bien sûr à son bien et à son bonheur, le bon peuple préférant se complaire dans des conversations de café de commerce – c’est bien connu.
(1) la modération, euphémisme moderne de la censure, n’est pas toujours illégitime. Elle est même une clé de la pérennité d’un blog. Plusieurs ont fait l’amère expérience de son absence soit en fermant leur site soit en réintroduisant la modération pour éviter les débordements et le risque accru de points Godwin.
(2) Vidéo du 4 Janvier à partir de 15’20’’.
(3) http://www.pauljorion.com/blog/?p=45331
http://cogimo.fr/WordPress3/2013/01/blog-de-paul-jorion-splendeur-et/
P.s: L'âne a eu la bonne idée d'aller rencontrer Paul Jorion un jour à Bruxelles, un ami hollando-belge. En attendant, on aimerait bien organiser une rencontre de blogueurs s'étant faits remarquer sur la Toile à La Haye, ville hypercyber de paiX et de Justice internationale. Jorion et Attali sont pour cet âne des blogueurs inspirants. L'âne leur est d'ailleurs très reconnaissant car ils font partie des personnalités qui l'ont inspiré dans son travail en ligne. Travailler les réseauX au XXIème siècle... Où cela peut-il mener eXactement? Tisser des liens sur la Toile dans la transnationalité et la transdisciplinarité postmoderne. Ici, on parle de rencontre conviviale façon Ivan Illich en Hollande; Jorion connaît, Attali aussi sans aucun doute. Jacques Attali sait TOUT depuis toujours. Dés le début des années 80, il savait TOUT. Nous étions encore jeunes, car nous faisons partie de la génération qui vient après, la génération X, et il était déjà là. Avec des ami(e)s. Depuis, tout le monde a un peu vieilli. Nous aussi.
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