maandag 16 september 2013

Pour réfléchir à la direction à prendre...

Le dernier ouvrage d’Alain Touraine, intitulé "la fin des sociétés", est présenté par l’éditeur comme "le couronnement théorique de (son) œuvre". C’en est un incontestablement, et dans tous les sens de cette expression. D’abord au sens architectural du terme, puisque cet ouvrage vient parfaire l’édifice d’une œuvre sociologique abondante et stimulante qui a permis à son auteur d’acquérir une véritable aura internationale, en particulier en Amérique Latine. C’est aussi un couronnement au sens de l’achèvement puisqu’en ré-abordant nombre de ses apports théoriques, l’ouvrage prend des allures testamentaires. C’est enfin un couronnement pour l’un des concepts-clés de l’œuvre du sociologue, c’est-à-dire "le Sujet". C’est en tout cas ce concept qui constitue le principal lègue que Touraine nous transmet et qui permettra encore de nombreuses analyses sociologiques à sa suite.

Car le Sujet ne peut être mis au jour, identifié et déchiffré avec les méthodes empiriques d’une sociologie positiviste. Il est avant tout un "principe non social", un point de départ originaire se fondant et se créant lui-même, et non un point d’arrivée.
Le monde est atteint d’une des plus graves crises économique et financière de son histoire depuis celle de 1929. Cette crise constitue le point de départ de l’ouvrage afin d’en proposer une analyse non économique dont les causes sont pourtant économiques. Pour A. Touraine, cette crise est la manifestation d’une rupture déjà à l’œuvre à la fin des années 1920 entre le capitalisme financier et l’économie industrielle. S’atteler à la compréhension des racines de cette crise implique d’aller au-delà de l’analyse économique pour la caractériser sociologiquement et mettre en perspective les transformations historiques de longue durée. Loin d’opposer l’économie et la sociologie, Touraine s’efforce au contraire de rénover profondément l’analyse sociologique pour la rendre capable de penser ce qu’il appelle "l’après social" et la "fin des sociétés".

La destruction du social

La thèse de Touraine est la suivante : la globalisation de l’économie a engendré une dissociation complète entre la société, les moyens l’État (le contrôle institutionnel et politique) et le fonctionnement de la sphère de l’économie financière. Cette rupture engendre un processus de destruction des institutions sociales (l’école, la famille, la ville, la démocratie, la politique…) : un phénomène historique d’une importance exceptionnelle, car il manifeste ni plus ni moins que la "fin du social", au sens de la fin d’une certaine conception moderne de la société : là est la racine de la crise.

Le concept de "société" a été inventé dans le contexte d’émergence de la société moderne et des grands bouleversements qu’elle engendre tant sur le plan économique (révolution industrielle) que sur le plan social et politique (révolution française). D’une part, la promotion de la Raison et de l’Individu par les philosophes des Lumières est avant tout une évolution en rupture avec la société d’Ancien Régime, du pouvoir royal et religieux, afin de favoriser une société plus libre et égalitaire. D’autre part, l'émergence du concept de société place le travail et le profit au centre de l'organisation de la vie sociale. Les auteurs classiques comme Louis Dumont, Ferdinand Tönnies, Karl Polanyi, Max Weber, Karl Marx ont tous expliqué que l’économie a commandé l’organisation de la société.

Or, un des facteurs les plus puissants de destruction des sociétés est la globalisation de l’économie, dorénavant hors de contrôle des institutions sociales et politiques ( ). Dés lors que l’économie se sépare de la société, cette dernière vole en éclat, comme accrochée aux faisceaux lumineux projetés sur un miroir brisé, renvoyée dans toutes les directions. La "fin du social" est donc la fin de la société industrielle voire même post industrielle (définie par Manuel Castells comme "l’ère de l’information"), qui marque l’entrée dans une "société post-historique", caractérisée par Touraine comme une situation avant tout "post sociale".

On le voit. Dans l’analyse de Touraine, il est question de bien autre chose que des conséquences sociales d’une crise économique : il s’agit "d’un effondrement des institutions sociales", car la sphère marchande et financière n’est plus orientée vers la sphère sociale et politique. Les deux sphères se dissocient et deviennent étrangères l’une à l’autre. On voit alors progresser un individualisme de consommation, facteur de désocialisation, et l’affirmation de cultures communautaristes fondées sur le repli identitaire.

Pour sortir de la crise, la grande question de cet ouvrage est alors de savoir comment redéfinir le principe d’une certaine unité de la société et comment susciter une mobilisation d’acteurs individuels et collectifs pour résister aux forces destructrices de la société. La rupture entre le capitalisme financier et la société, la destruction des contrôles politiques de l’économie, impliquent de réfléchir sur les conditions d’une "resocialisation" de l’économie.

Touraine distingue deux types de réponse.

La première se trouve dans la valorisation de deux formes de l’individualisme, qu’il soit instrumental (conception de l’utilitarisme et des individus guidés par leurs intérêts), ou qu’il soit identitaire (affirmation d’une appartenance à une catégorie). Or, ces deux facettes ne débouchent que sur une fragmentation à outrance de la société, des populations et des territoires. La société se morcèle entre utilitarisme et communautarisme.

La seconde réponse, qui est celle de Touraine, est de considérer que le système des valeurs culturelles détermine les orientations de la société, et que les valeurs s’incarnent dans les institutions et les lois. Or, aujourd’hui, ces valeurs se trouvent en opposition avec les logiques du pouvoir et du profit. Elles s’affirment comme des valeurs "éthiques", au sens où elles se situent presque "au dessus" de l’état actuel de la société, et qu’elles acquièrent de ce point de vue un contenu universel. Selon Touraine, la priorité serait donc de transformer ces valeurs en droit et d’affirmer que les "droits sont au dessus des lois", pour reprendre un des leitmotiv de l’ouvrage.

En définitive, nous assistons à un conflit entre deux conceptions de l’organisation de la société : une conception rationaliste et utilitariste et une conception basée avant tout sur la "résistance éthique" à la logique des pouvoirs et des intérêts. C’est ce conflit qui se diffuse dans tous les secteurs de la vie sociale. Touraine prend notamment comme exemple les manifestants de la place Tahrir au Caire, de la place Tian’anmen à Pékin, des militants indignados de la Puerta del Sol à Madrid, des étudiants chiliens de 2011, des manifestants américains d’Occupy Wall Street, de ceux qui ont contesté la nouvelle élection de Poutine en Russie et sans doute aussi une partie de ceux qui combattent Bachar el-Assad en Syrie...

L’affirmation du Sujet contre l’instrumentalisation marchande et l’obsession de l’identité

Entre la rationalisation instrumentale des mécanismes du marché et de la consommation d’un côté et un appel aux identifications communautaires de l’autre, Touraine propose donc une autre voie, qui consiste à mettre au premier plan le concept-clé de son œuvre, le "sujet", c'est-à-dire l’individu qui se constitue en acteur. Le "sujet" est défini par Touraine comme un être de droit qui s’oppose aux intérêts du pouvoir.

Le Sujet se définit contre l’obsession de l’identité (narcissique ou communautariste). Il émerge d’abord d’une prise de conscience qui va le mettre à distance du monde et de ses appartenances. Il se forge ensuite dans la capacité de devenir un acteur, qui renforce sa liberté et sa responsabilité comme innovateur. C’est ce processus de "subjectivation" qui révèle la capacité de création contre le pouvoir destructeur de l’argent.

CYPRIEN AVENEL ET CHRISTOPHE FOUREL

http://www.nonfiction.fr/article-6696-de_la_crise_economique_au_monde_post_social.htm

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