Benoît XVI, le premier pape moderne
Lundi 18 février
Inénarrable humour du Saint-Siège. Au moment où l’on s’y attendait le moins, le pape appuie sur le bouton nucléaire, en latin, pour dire qu’il « renonce ». Cela met les esprits en ébullition, ceux qui en tenaient pour la ligne dolorosa qu’avait incarnée Jean-Paul II au plus haut ; ceux que la seule audition d’un peu de latin saisit de convulsions névrotiques, comme à Libération, où l’on a réclamé la démission du Très Haut. Ces ballots de Libé sont comme le ravi de la crèche qu’un rien stupéfie, ils ne savent pas que c’est en latin, comme chez Jean Sébastien Bach, qu’on parle à Dieu. Ces enfantillages où l’infantilisme le dispute comme toujours à l’ignorance et à la haine, n’auront pourtant point dissipé ce que le geste de Benoît XVI a de paisiblement dévastateur. Le Monde a été mieux inspiré de titrer : « Le geste qui change l’Église. » Il est en effet pour le moins étrange de se dire qu’un tel geste, symbole d’un exercice parfaitement maîtrisé du libre arbitre, est peut-être ce qui va rester de plus saillant d’un pontificat pourtant marqué par bien d’autres gestes symboliques de grande portée. La main tendue aux intégristes (et non pas du tout un rapprochement d’affinités idéologiques, comme on se plaît à le dire ici ou là) relevait d’une volonté de surmonter certains effets pervers du concile Vatican II (en particulier la faillite esthétique de la liturgie post-conciliaire, hélas tragiquement vérifiable dans la moindre paroisse venue), et non pas du tout de rompre avec l’héritage d’un tel concile. La manière, ensuite, dont Benoît XVI a assumé clairement le dossier pédophilie dans le monde ecclésiastique a montré comment il était capable d’affronter une affaire énorme qui n’avait pas le charme des beaux livres de Saint Bonaventure, immense théologien du XIIIe siècle auquel il avait consacré sa thèse. Les petits trafics bancaires du Vatican, ajoutés aux indiscrétions du majordome, auront été la cerise sur le gâteau. Benoît XVI, sans ciller, a traité le problème. Espérons que le prochain majordome saura mieux réciter son bréviaire.
Une photo de Joseph Ratzinger en 1986, alors encore cardinal, prise par Gianni Giansanti, de l’agence Sygma, a été publiée dans le Monde (13 février 2013). Admirable portrait d’un homme qu’on croirait tout à coup surgi d’on ne sait quel cabinet lettré de la Renaissance. Beauté du visage, douceur, rigueur musicale d’un pianiste familier de Mozart, quelque chose de curieusement très éloigné de l’image à fonction dévote. Rien ici qui trahisse le moins du monde une renonciation au domaine du cogito, et même observera-t-on une certaine concession à Narcisse, via l’impeccable coupe de cheveux : on a beau être le patron de la Congrégation pour la doctrine de la foi, on n’en est pas moins homme. Un homme, c’est quelqu’un qui se regarde de temps en temps dans la glace. Cette photo du futur pape le prouve. Non que nous doutions une seconde que la retraite annoncée au monastère souffre, chez Joseph Ratzinger, d’un manquement à la règle monastique de la « fuga mundi », de la « fuite du monde ». Mais tout, dans ce visage, montre qu’il n’est pas dupe : il n’y a pas de jeu avec la fonction. L’infaillibilité n’est pas de surnature ; elle ne coupe pas aux limites. On s’en excuse auprès de nos benêts de Libé, qui ont du mal à suivre, mais Maxime le Confesseur (580-662 ap. J.-C.) l’a dit merveilleusement : « Car l’union, en écartant la séparation, n’a point porté atteinte à la différence. » Cette renonciation de Benoît au profit de Joseph, sans rien qui sacrifie à la beauté théologique de la fonction papale, est bien d’un homme pour qui le mot « moderne » a un sens possible, même sous la tiare. Il est certainement le premier des papes à réussir un tel exploit. Ainsi le pontife, le théologien, le philosophe, le musicien se trouvent ici réunis, au terme d’une vie, sans confusion sur les attributs. On a bien sûr crié au « réac », on criera encore sur les dossiers brûlants de « société » et il sera sans doute piquant d’observer les convulsionnaires de Saint Libé pour le cas où un « pape noir » serait élu (fantasme d’un pontificat politiquement correct) et se mette à tenir des propos sur les sujets « brûlants » nettement plus conservateurs qu’attendus. Mais là encore, pour peu que l’on prenne connaissance des textes, on peut constater que la parole papale n’est pas aussi réactionnaire qu’on se plaît à le répéter. Elle est dans son rôle : claire sur les principes, souple sur l’exercice, voilà tout. Romaine, quoi. Sans obliger personne, faut-il le préciser. Il y suffit juste, pour le reconnaître, d’un tout petit peu d’honnêteté intellectuelle. Prions donc pour qu’une telle vertu ne soit pas tout à fait hors de portée de nos chers frères égarés qui n’écoutent pas assez Jean Sébastien Bach. Cela ne devrait pas être complètement impossible.
Chapeau, donc, et bon courage au successeur.
Michel CRÉPU (mcrepu@revuedesdeuxmondes.fr)
http://www.revuedesdeuxmondes.fr/
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