woensdag 6 maart 2013

Écrire dans la postmodernité...

La littérature contemporaine face au numérique par Alexandre Gefen

La littérature contemporaine face au numérique :assimilation, résistance ou reconversion ?

Loin d’être clair et univoque, le concept de littérature numérique superpose nombrede questions que l’on gagne à distinguer : celle des nouvelles formes de littérarité et de poéticité en ligne, intentionnellement ou non littéraires ; celle de l’influence de ces formessur les poétiques littéraires contemporaines ; celle des modalités d’appréhension, desocialisation et d’évaluation de la littérature dans les mondes connectés ; celle du devenir du support imprimé et de la lecture ; celle, enfin et surtout, des mutations possibles de noscatégories critiques et de l’idée même de littérature. La sphère de la littérature numériquerecouvre des pratiques sociales, des réalités technologiques et des valeurs symboliques quine sont pas nécessairement corrélées et coordonnées, et dont on peut se demander si ne s’ysuperposent pas des historicités multiples et « non contemporaines », comme diraitErnst Bloch(1): le devenir postformaliste de l’esthétique ; le tournant poststructuraliste de lathéorie littéraire et ses échanges disciplinaires originaux ; l’histoire du livre et dessupports ; la mondialisation de la littérature ; la confrontation de ses valeurs et de ses procédés à ceux d’autres formes en ligne avec le virtuel ; l’émergence de socialitésconnectées et la place nouvelle des « liens faibles » dans les communautés esthétiques ;l’avènement en ligne d’une (hyper)textualité à la fois diffuse, surpuissante et fragile ; et, pour finir, l’ouverture du texte à un commentaire infini. Si ce que nous ressentonscommunément comme le monde littéraire numérique n’est pas immédiatement justifiabled’une théorie « monologique2», c’est-à-dire d’une théorie unique et englobante, la logiquedes nouveaux supports dans la galaxie Gutenberg n’en demeure pas moins indissociable detout un écosystème numérique, voire de la mutation de toute une société. Des glissementsmultiples convergent pour venir perturber des catégories aussi fondamentales que cellesd’auteur, de lecteur, de critique, ou même d’œuvre littéraire – catégories indissociables desévolutions sociologiques et économiques très concrètes de la littérature contemporaine.Pour comprendre la littérature numérique et l’influence qu’elle exerce sur la littérature quis’écrit d’abord sur le papier, il faut donc sans doute penser ensemble : « Télégraphie sans

1- Voir Azoumana Ouattara, « Ernst Bloch visionnaire de notre temps », Le Portique, 5-2007.
URL :http://leportique.revues.org/index1399.html.

2- La distinction est de Rainer Rochlitz, L’Art au banc d’essai : esthétique et critique, Paris, Gallimard,1998, p. 26.

fil, téléphonie sans fil, imagination sans fil », selon une formule inventée – en 1924 ! – par André Breton dans l’« Introduction au Discours sur le peu de réalité3» : loin d’êtreréductibles aux évolutions technologiques des supports et des objets, ces mutations mêlentétroitement, mais de manière parfois asynchrone, des innovations matérielles faussementtriviales et des changements de paradigme civilisationnel. Qui, de la miniaturisation descircuits intégrés ayant permis l’émergence d’objets personnels connectés à un Internet pervasif, ou de l’individualisme nomade et de ses valeurs libérales et démocratiques, aengendré l’autre ?

Dialogue et concurrences esthétiques

Sans offrir d’interprétation définitive quant à la direction que ces évolutions font prendre à la littérature – qui le pourrait, dans un champ aussi rapidement mû par le rythmedes évolutions technologiques exogènes ? – j’avancerai l’hypothèse que le devenir numérique possible de l’écriture tend à polariser celle-ci entre des idéologies difficilementcompatibles de la littérature – et, subséquemment, à la fragmenter. Se confronter aunumérique, c’est choisir entre la puissance du storytelling global et les possiblesqu’autorise la délinéarisation du texte (c’est-à-dire éclatement des modes de lecturecontinue du texte) ; c’est prendre le parti de l’hybridation et de l’ouverture du texte, maisaussi envisager, par réaction, le dégraissage de l’œuvre de toutes ses excroissances, au profit d’un livre à l’économie repensée. C’est, pour le lecteur, pouvoir user de la littératurecomme d’une forme de resocialisation en ligne, ou revenir au livre comme à un espace horsmonde. C’est, pour le critique, ne pas savoir s’il doit souligner la banalisation des formesde fictions dans le virtuel, et des formes d’écriture dans l’hypertexte, s’il doit révérer lenouvel impérialisme du texte et des jeux sur le texte, ouvert par la conversion numériquedes échanges sociaux, ou encore s’il doit protéger l’autarcie aristocratique des valeurslittéraires contre le règne de la quantité et les valeurs de la « postlittérature », pour reprendre l’expression de Richard Millet4. Entre les attraits de la marginalité et ceux duretour au monde par le détour des réseaux virtuels, entre l’affirmation de la spécificitéimmarcescible de la parole littéraire et la fière ostentation de la toute-puissance desmanipulateurs de langage, entre assimilation, résistance et reconversion, les pratiqueslittéraires et critiques contemporaines hésitent. Considérée comme un tout, l’ère numérique propose en effet à la littérature des tentations esthétiques contradictoires : d’un côté,

3- André Breton, « Introduction au Discours sur le peu de réalité » [septembre 1924], dans Point du Jour, nouv. éd., Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », p. 9-30, cit. p. 9.

4- Richard Millet,L’Enfer du roman : réflexions sur la postlittérature, Paris, Gallimard, 2010.

l’hypertexte tend à libérer le texte de la linéarité, en prolongeant le projet moderne de production d’une œuvre ouverte ; de l’autre, la diffusion instantanée et virale del’information pousse le texte à la compacité, à l’efficace, à l’effet, quand ce n’est pas aurecentrement autobiographique. Entre les joies de la dilatation infinie et les bénéfices del’effet instantané ; entre les labyrinthes rhizomatiques des machines numériques à faire destextes et les outils d’écriture des journaux linéaires, qui visent à focaliser et à renarrativiser l’expérience, à organiser et à cadrer l’ordinaire ; entre un Internet épisodique et un Internetnarratif ; entre la consommation disloquée de bribes textuelles (Twitter ou les applicationsdestinées au partage immédiat de micronotations, idées ou poèmes, telle Opuss sur iPhone 5)et, au contraire, les liseuses, spécifiquement pensées pour réunifier en un espaceunidimensionnel, homogène et multitâches toutes les œuvres numériques qui lui sontinjectées, où va la littérature ? Perçu tantôt comme l’ultime stade de la dévalorisation del’œuvre d’art entreprise par la modernité benjaminienne, tantôt comme le lieu où peuvents’inventer des textualités émancipatrices, le monde numérique, parce qu’il est un monde detextes, est donc tour à tour dénigré, envié et investi par les écrivains. Hormis les usages desréseaux sociaux et des encyclopédies numériques comme des outils de promotion etd’institutionnalisation littéraire, les formes d’ajustement a minima sont ici peu nombreuses,et c’est entre la fascination et le rejet qu’hésitent les écrivains français.Avant d’inventer des formes nouvelles de diffusion et d’échange social (pensons àremue.net) ou de réaliser sur Internet le vieux rêve d’une œuvre totale et infinie,incorporant sons et images, ce sont d’abord des solutions que l’on pourrait qualifier d’adaptatives qui émergent : publication de livres sur des liseuses, sites d’escorte quiaccompagnent les parutions papier et où se retrouvent des communautés de lecteurs, descompléments et des extraits (je pense au travail d’écrivains comme Frédéric Clément,auteur d’un roman flottant hypermédia, Le Paradisier6). Le livre électronique multiformat promu par François Bon est une autre solution intermédiaire entre la versatilité du blog et letraditionalisme du livre papier7: même si son modèle économique reste fragile, lacoopérative publie.net a inventé un modèle de publication d’essais ou de récits courtsdisponibles dans tous les formats ebooks, dont la remarquable collection « Temps Réel8»

5- URL :http://itunes.apple.com/us/app/opuss/id473948939?mt=8.

6- Frédéric Clément, Le Paradisier (Roman flottant), Paris, Le Castor Astral, 2010. Voir son site :http://www.fredericlement.net/ .

7- François Bon, Après le livre, publie.net, 2011.

8- Où sont parus Montparnasse monde, de Martine Sonnet (2009),En avant marge, de Pierre Ménard(2011), Insulaires, de Laurent Margantin (2011), etc.

où l’expérimentation esthétique investit les possibilités offertes par le format numérique epub des liseuses.La seconde option, que l’on pourrait qualifier d’adaptative, serait d’utiliser les espaces numériques comme des supports à contrainte, mais en parallèle à une activitélittéraire plus traditionnelle : Régis Jauffret sur Twitter9,les membres du collectif Incultesur Facebook10, Éric Chevillard sur le blog l’Autofictif11 cherchent à jouer des réseauxcomme autant d’espaces d’écriture spécifiques. Leurs contraintes (la limite de longueur pour Twitter, le caractère éphémère pour Facebook, le rythme pour les blogs, etc.), leur non-linéarité et leur porosité au commentaire seront autant de cadres productifs. Cesécritures croisées du blog et du papier mériteraient une étude fine des échanges et descirculations qui s’y jouent, car il me semble que s’y inventent des formes qui ne sont ni toutà fait celles de l’écriture brève et du style coupé propres à la tradition du livre, ni tout à faitcelles du blog numérique : la conversion numérique de la culture possède assurémentnombre de conséquences indirectes, si ce n’est souterraines, sur la langue autant que sur les pratiques génériques.Autre logique, plus profondément imitative et concurrentielle à la fois : par rivalité,les écrivains – qui sentent plus ou moins confusément en quoi le monde de l’hypertexte estune continuation par d’autres moyens de la doctrine « textualiste » de la littérature moderne – pourront être tentés par la monstruosité de très grands romans marquant à la fois uneréponse et une différence aux hypermondes numériques, ou par des expérimentationsformelles qui entendent entrer en compétition avec la démultiplication des possibilitésénonciatives, stylistiques, référentielles de l’écriture en ligne. On pourrait suggérer de lirela recrudescence contemporaine des sommes romanesques à la lumière du rapportdécomplexé à la fiction, à l’actualité et à la longueur qu’autorise Internet. En un sens, dansleur gigantisme ouvert ou leur systématisme fêlé, nombre de romans contemporains veulentêtre à l’histoire l’extension qu’Internet offre à la mémoire ordinaire, qu’on pense auxmondes augmentés d’Hédi Kaddour ou de Mathias Énard12, aux univers hallucinés des Microfictions de Régis Jauffret, aux romans de Claro, aux sommes postmodernes de Pierre...

9- URL :http://twitter.com/#!/regisjauffret.

10- URL :http://fr-fr.facebook.com/pages/Inculte/280286342033485. Voir mon article sur lemicroblogging, « Une creation litteraire collective?
L’ecriture par statutś», in Actes de la journéed’études « Parergon en secteur E-Formes », Université Paris 8 – Vincennes-Saint-Denis, Saint-Étienne,Presses universitaires de Saint-Étienne, coll. « Digitarts », à paraître en 2012.

11- URL :http://l-autofictif.over-blog.com/ .

12- Voir Alexandre Gefen et Tiphaine Samoyault, « Petit roman du XXe siècle deviendra grand", in id. (dir.), La Taille des romans, Paris, Classiques Garnier, 2012.

http://www.academia.edu/1471703/La_litterature_contemporaine_face_au_numerique



Petite note de l'âne blogueur:

Écrire dans la postmodernité serait une tentative de remettre les points sur les i par une remise en question de certaines prérogatives et formules marketing de la pensée unique, rendues possible par l'outil (Ivan Illich) et la récupération de textes disséminés, ici et là. À l'imagination créatrice aussi et plus encore... Le verbe broder. Inspirer aussi. Un petit bricolage, espéré bienfaisant, de réagencement des choses et des idées, pour redecouvrir ce que veulent vraiment dire les mots humanité et RESPECT. En toute simplicité. Un âne reste simple. Il essaie.





































































.








































































































Geen opmerkingen:

Een reactie posten