Pierre LEVY « Cyberdémocratie », Odile Jacob, 2003. L’auteur revient d’abord sur les critiques qui ont été portées à son œuvre depuis plusieurs années, en particulier sa notion « d’intelligence collective » dont Internet porterait les promesses au niveau planétaire et qui peut se comprendre comme un « socio-biologisme » : « Lorsque je parle de sélection au cours de l’évolution culturelle, je ne prétends nullement tel ou tel pouvoir momentané. Je suggère que des formes d’organisation sociale dans lesquelles les individus sont plus libres - et donc mieux capables d’actualiser leur potentiel - et dans lesquelles les procédures et les outils de coopération intellectuelle sont plus efficaces ont un avantage compétitif sur les sociétés dans lesquelles les gens sont opprimés (ou les singularités étouffées) et la coopération intellectuelle découragée ou faiblement outillée. Autrement dit, le perfectionnement de l’intelligence collective (qui suppose la liberté) est le produit et le sens de l’évolution culturelle » p.16
Il en veut pour preuve l’avènement d’une possible nouvelle démocratie avec le cyberespace : « il y a dans la notion de démocratie à la fois l’idée des droits et des libertés qui impliquent la dignité éminente du citoyen (version politique de la personne), et l’idée de la délibération, du débat, de la recherche commune des meilleurs lois et donc de l’intelligence collective dans ce qu’elle a de plus élevé : la visée d’une règle juste, impartiale, universelle. En somme la démocratie contient à la fois l’idée de la liberté et celle de l’intelligence collective. Or le cyberespace offre lui aussi une liberté d’expression et de navigation dans la sphère informationnelle infiniment plus grande que tous les autres médias antérieurs, en même temps qu’un outil sans précédent d’intelligence collective » p.32.
Historique
Historiquement, les inventions médiatiques (imprimerie, livre, photographie, TV, radio) ont augmenté la visibilité du monde par tous, contribuant à la création d’un espace public partagé et de son pendant, l’espace privé, intime, individuel. En ce sens « l’éclosion du cyberespace ne fait que poursuivre un mouvement pluriséculaire de montée de la visibilité et de la transparence » p.93. Par exemple, de plus en plus d’images sont créés ou manipulées pour comprendre/interpréter le monde (images scientifiques, satellites, jeux vidéos etc.). En conséquence « le cyberspace devient donc aussi un réseau de capteurs d’informations externe (le monde physique) et interne (la société et l’imagination humaine) de plus en plus vaste et varié » p.40. C’est l’exemple du passage de la TV unidirectionnelle à l’omnivision qui permet de diriger son regard partout dans l’espace, sur toutes les échelles, les temps ...
Pour Pierre LEVY l’histoire marque une évolution nette , « tous les signes produits par l’humanité tendent à rejoindre la sphère universelle de visibilité du cyberspace » (p.41.) :
- C’est la fin de la séparation public/privé
- C’est la possibilité de cartographier tous les comportements en temps réel et toute transparence
- C’est l’empire de l’omnivision et de la transparence numérique qui deviendra la base de la cyberdémocratie
Et de nouveaux pouvoirs politiques apparaissent en conséquence : « nous sommes en train de découvrir que la puissance est associée à la transparence, comme le pouvoir l’est à l’opacité. Rien que de fort logique dans ce résultat puisque l’opacité laisse le champ libre aux comportements égoïstes, non éthiques, abusifs, mensongers voire illégaux, qui ne favorisent certainement pas l’esprit de coopération,, de service mutuel et de partage de savoir qui est à la base de l’efficacité et de l’intelligence collective » p.43
Médias du XXIe siècle
Il faut noter trois mutations principales des médias au XXIe siècle :
- Le déclin de caractère territorial des médias : en étant présents sur le Web, donc captables partout dans le monde, les médias locaux, localisés géographiquement, perdent leur singularité culturelle pour toucher une communauté (d’auditeurs, lecteurs, spectateurs) virtuelle multiple. Ils sont déterritorialisés. (communauté virtuelle : « réserve d’intelligence et d’information » p.53).
- La convergence entre les supports média, les Webmédias : en effet, un nouveau modèle de lecture des informations apparaît avec le primat de la « préférence » (ce que les internautes ont aimé) et l’omniprésence de « l’archivage » (alors que dans les médias classiques l’information de la veille était obsolète).
- L’émergence des « automédias » : prise en charge croissante de la fonction médiatique par l’ensemble des acteurs sociaux.
Pour LEVY, dans un monde d’interrelations croissantes nous devons exercer explicitement une « fonction médiatique », « la vitesse des transformations scientifiques, techniques, économiques, culturelles et politiques oblige chacun à se définir constamment et à faire connaître aux autres sa nouvelle identité, ses nouvelles finalités, ses nouvelles compétences » p.56.
Tous - individus, entreprises, villes - doivent faire des relations publiques, de la communication sociale puisque « la distribution de la fonction médiatique est l’un des phénomènes les plus remarquable de la période contemporaine (...) des scientifiques aux artistes, en passant par les hommes d’affaires et politiques, tout le monde veut être connu, cité, photographié, interviewé, passer à la TV, apparaître sur Internet »p.57.
C’est l’explosion « narcissique », l’inflation de la sphère publique.
A la base de ce phénomène on trouve : l’évolution contemporaine de la liberté d’expression et l’explosion qualitative et quantitative du Web. Cela à pour conséquence que toutes les institutions, les groupes, les individus « deviendront leur propre média et animeront la communauté virtuelle qui correspond à leur zone d’influence sociale » (p.58), des liens d’intermédiation entre diverses communautés seront assurés par les hyperliens sur le Web. Et l’opinion publique se forgera dans le Chats, les forums de discussion...Bref sur le Web où chaque information est archivable, reconfigurable ...territoire propice à l’émanation d’une intelligence collective.
C’est la fin des intermédiaires, des journalistes habilités à exprimer l’opinion publique (mais aujourd’hui pris par le temps, le manque de compétences, les intérêts supérieurs) ; c’est la « libération de la parole » dans les démocraties pour le déploiement d’une « conversation planétaire ».
En fait les nouvelles médiations sont « celles des capillarités relationnelles, des processus d’intelligence collective distribuée et de la familiarité croissante avec les territoires en expansion de l’hyperdocument planétaire » p.66.
C’est la différence entre les modes de sélection de l’information de deux médias : a priori pour les médias classiques, a postériori pour Internet (où une information est pertinente selon le nombre de liens qui y convergent, le nombre de connexion, de reprises, citations ...).
Internet, projet civilisationnel
Pour Pierre LEVY Internet a un projet civilisationnel : « pour le projet de civilisation qui -prolongeant celui des Lumières - exploiterait les meilleures potentialités du cyberspace, il s’agit précisément de faire des citoyens des intelligences associées , et donc de leur reconnaître l’intelligence, le discernement et l’esprit critique ad hoc » p.68.
Et l’Internet remet donc en cause les situations de monopoles de ceux qui ont le « pouvoir de dire ».
Les communautés virtuelles
Elles sont le fondement social du cyberspace, une nouvelle manière de faire société. Il les définit simplement comme « groupe de personnes en lien par l’intermédiaire d’Internet ». Ce mode relationnel s’ajoute ou complète les autres (rencontres en face à face, courrier, téléphone) mais il est déterritorialisé et mû par une communauté d’intérêts : « de plus en plus d’activités collectives humaines (celles qui n’impliquent pas nécessairement la présence physique) auront lieu dans un espace virtuel de communication. En outre, chaque aspect de notre existence, travail, loisir, passions, amis, santé sera relié à un ou plusieurs communautés virtuelles » p.79.
A tel point que les entreprises auront tout intérêt à reconnaître et s’allier avec des communautés virtuelles de consommateurs, à entretenir une relation symbiotique avec elles. En fait, « une communauté virtuelle à vocation à devenir une intelligence collective c’est-à-dire une source de connaissance et de créativité » p.81.
Et c’est dans cette émergence des communautés en ligne qu’il faut repenser la démocratie.
Classiquement, la démocratie se définit par son ancrage local, sa proximité, une communauté locale et des médias adaptés (des lieux de rencontres physiques, publics comme le marché etc.). Avec la cyberdémocratie nous avons l’avènement des « communautés virtuelles locales » (réunion de membres habitant la même zone géographique) sur des idées ou informations précises.
Pour LEVY c’est là le schéma de l‘intelligence collective : capacité à produire et gérer de l’information , et conscience de l’interdépendance (« l’information représente les flux d’événements qui connectent les subjectivités personnelles et les font entrer dans la danse de l’intelligence collective » p.91).
Et nombreux sont les nouveaux usages générés par Internet et orchestrés par les communautés en ligne : services de proximités, commerce, éducation, vie associative et culturelle ...toutes choses réclamant une meilleure coopération vers des buts sociaux, appelant une réelle transparence, une ouverture à « l’autre ». LEVY les nomme « communautés ingénieuses », ce sont aussi les villes virtuelles , les « digital cities ».
Car classiquement aussi les centres du pouvoir politique sont localisés dans les villes qui ont fonctions d’accumulation, d’interconnexion et de gouvernement. Aujourd’hui il y a transfert de certaines fonctions de la ville réelle au cyberspace, comme la fonction d’interconnexion. Et les gouvernements encouragent aujourd’hui l’administration en ligne, pour les citoyens ou les entreprises. D’autant plus que l’analyse de l’action politique, par les internautes eux-mêmes, est très présente sur la toile (forums etc.).
Les fondements d’une cyberdémocratie
Pour l’auteur depuis 1990 la disponibilité d’émetteurs satellites portables a permis aux journalistes de relayer, en instantané, audio et visuel, tous les événements du monde, faisant émerger en force une opinion publique globale sur des événements mondiaux.
C’est la prophétie de McLUHAN d’une « conscience globale », fruit des médias électronique, qui est réalisée. Et avec Internet toute organisation peut se structurer, pour ou contre, des informations mondiales avec beaucoup de facilités. On passe d’un internationalisme organisationnel à un internationalisme communicationnel.
A ce stade Pierre LEVY donne pour exemple les oppositions entre les courants « mondialistes » (américains) et les anti-mondialistes (anti-américains) ou encore les « pour ou contre » Internet . De toutes les façons « l’un des grands mots d’ordre de la cyberdémocratie, aussi bien dans un camp que dans l’autre, est la lutte contre l’exclusion, la fracture, le devide » p.158. (digital devide).
En définitive la cyberdémocratie à pour conséquence :
- De faire peur aux dictatures
- De permettre l’avènement d’une république de connecteurs
« Le grand outil cyberspatial, bien commun, permet de piloter par la consommation, l’investissement et le travail coopératif une vie économique placée sous le signe de l’intelligence collective (...) tout ce que nous faisons envoie un message » p. 173.
Et le grand espoir de la cyberdémocratie réside dans la perspective d’une loi, une justice et un gouvernement planétaire car « le sens le plus profond du mouvement contemporain de mondialisation est la réunification de la famille humaine » p.180. Pour LEVY il faut en effet une loi pour clarifier la diversité, les conflits actuels. Le cyberspace en tant qu’outil le permet : « nous pensons (...) renvoyer la guerre à la préhistoire de l’humanité » p.188. C’est la condition non pas de la fin de l’histoire « mais du commencement de la véritable histoire » p.189.
Théorie de l’Etat transparent
Avec la cyberdémocratie il faut une nouvelle forme d’Etat. Trois événements majeurs y invitent : la mondialisation ; la montée du libéralisme ; l’émergence de la société de l’information (ou « utilisation de l’intelligence collective »).
Ces trois tendances pointent vers un Etat universel, cyberdémocratique et transparent.
Ses deux missions seraient : perfectionner l’intelligence collective globale en étant médiateur entre différents acteurs sociaux ; fournir à l’intelligence collective de la société un métaniveau de réflexion, régulation et gouvernance.
Ses trois fonctions : justice ; régulation/redistribution ; piloter la biosphère
Ses réalisations : offrir aux citoyens des agoras virtuelles, des bases de données
Il comprendrait quatre niveaux (mondial, continental, national, régional) et divers modes : l’espace public des auto-médias ; les agoras virtuelles ; le vote électronique ; l’administration en ligne ; le parlement électronique.
Et sa visée sera de perfectionner la médiation entre les individus car les différences ne sont plus culturelles, géographiques, entre les individus mais sémantiques : copyright, noms de domaines, hyperliens, piratage etc.
« L’espace virtuel du réseau commande dorénavant tous les autres espaces, puisqu’il abrite les processus d’intelligence collective des communautés virtuelles, à savoir la source de puissance intellectuelle (donc également des puissances économiques, culturelles, politiques, militaires etc. qui en dérivent) » p.220
Mais LEVY veut la paix et l’épanouissement universel de la diversité culturelle alors il « plaide pour une séparation de la culture et de l’Etat » (p. 226), car l’Etat-nation est une erreur puisqu’il aplanit la culture en un seul mode, le géographique. Or la culture doit être vivante, habitée : « les peuples ne seront plus ni de sang, ni de sol. Les peuples deviendront des lignées de signes dans la noosphère ».p.239
L’intelligence collective : définitions
« La poursuite du mouvement d’interconnexion généralisé entraînera une croissance corrélative de l’intelligence collective c’est-à-dire d’échanger les connaissances, de partager la mémoire, la perception, l’imagination et de multiplier les intelligences les uns par les autres (...). Cette croissance de l’intelligence collective va accélérer la création scientifique, technique, économique et culturelle » p.199.
LEVY définit ainsi « l’intelligence »,
- En général : c’est une puissance d’autocréation
- En terme cognitifs : c’est la capacité d’apprentissage autonome
- En terme historique : c’est un processus d’évolution
« L’intelligence émerge de processus d’interaction circulaires et autoreproducteurs entre un grand nombre de systèmes complexes (...) L’intelligence est toujours le fait d’un collectif nombreux et interdépendant » p.243. Exemple : un écosystème, une société humaine, un organisme.
- Les traits de l’intelligence collective humaine :
« L’humanité fait surgir une vitesse et une intensité d’autocréation inédite avant elle » (p.244) ;
son intelligence « s’accroît de la liberté et de la responsabilité de ses membres et les enrichit en retour » (p.243) ;
seuls les êtres humains sont capables d’apprendre en tant qu’espèce (mémoire collective, culture).
Et le cyberspace a augmenté ces capacités : fin des hiérarchies et hausse de la coopération ; fin des monopoles et hausse du bien commun.
On atteint un nouveau stade culturel, d’après alphabet, post-imprimerie : « l’interconnexion du moi crée un milieu ubiquitaire pour tous les signes culturels, leur reproduction et mutation accélérées » p.246.
A ce stade Pierre LEVY reprend l’idée des quatre espaces anthropologiques qui lui est chère pour qualifier l’histoire de l’espèce humaine, en fait de l’intelligence collective humaine. Et Il s’appuie aussi sur la présentation par PASCAL de l’existence de deux royaumes (royaume de la concupiscence et royaume décadent) pour trouver le jeu des forces Yin/Yang, bien/mal qui préside au devenir de notre espèce. Il juge donc que le cyberspace reprend ce jeu d’ombres et lumières aujourd’hui : c’est là l’histoire de l’intelligence collective humaine et seule une éthique politique pourra réconcilier ces deux figures éternelles en nous : « la vraie partie se déroule entre magiciens et sorciers (...) Les sorciers se font la guerre entre eux pour capter la puissance des magiciens (...) mais les magiciens refusent le combat » p.261.
L’éthique de l’intelligence collective met en évidence l’exigence du dialogue : esposer ses idées et écouter celles de l’autre plus évolué.
Au final donc Pierre LEVY appelle au dialogue : s’asseoir autour d’un feu et exposer honnêtement son point de vue à tour de rôles ; en écoutant les autres notre propre opinion change. C’est là l’évolution de l’intelligence collective que permet l’agora et tous les instruments du cyberspace.
« Quittons donc cette culture raisonneuse de partisans et d’accusateurs pour ouvrir la voie à une génération de justes » p. 275.
FIN
http://www.electropublication.net/sociologie-Pierre-levy4.html
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