De Rousseau à Hollande, l'histoire trouble de la gauche française par Jacques Julliard
Alors que le gouvernement socialiste est écartelé entre les contraintes économiques et des idées de gauche plus radicales, notre contributeur Dominique Léger, passionné de littérature, a fait du dernier ouvrage de Jacques Julliard, "Les Gauches françaises", son livre de chevet. Cet ouvrage retrace l'histoire de la gauche depuis 1762, année de parution du "Contrat social".
Gauche-droite : même affaibli, ce clivage reste la clé d'entrée de la vie politique en France (et ailleurs). Cet essai comble un manque, abordant avec érudition les 250 ans (1762-2012) d'émergence et de développement de la gauche, traversées du désert et prises de pouvoir incluses.
L'approche, constamment relative – droite contre gauche, s'appuie sur une définition en soi de la gauche par "la rencontre de deux grandes idées, l'idée de progrès, l'idée de justice", rencontre sous l'égide du peuple souverain (ou de ses représentants), visant "à l'épanouissement politique et moral de l'individu" ; s'y ajoutent des considérations liées à l'éducation envisagée comme moyen et au rapport entre pouvoir et christianisme perçu comme symbole de la rupture avec l'Ancien Régime.
Vision globale de la France politique
Jacques Julliard articule l'essai en trois parties solidement charpentées, chacune guidée par une chronologie historique : la gauche dans l'histoire moderne (I) puis dans le système politique (II), sa décomposition et sa recomposition après le schisme de 1920 (III). Ce plan rigoureux est embelli d'une série de portraits croisés emblématiques (de Voltaire & Rousseau à Mendès & Mitterrand) qui incarnent les concepts et à eux seuls valent le détour.
Julliard est historien des sciences politiques. Homme de gauche, il n'en exerce pas moins son esprit critique... très critique. De culture universitaire, il n'avance pas une idée qui ne soit examinée sous l'angle dialectique thèse / antithèse – l'historiographie chahutée de la Révolution est une occasion de montrer sa manière. Il ne progresse pas à coup de certitudes mais a quelques solides convictions, avec le goût si ce n'est du paradoxe du moins de la complexité.
La réussite éclatante de son livre apporte la preuve qu'il est l'intellectuel contemporain le plus apte à maîtriser une vision globale de la France politique, en surplomb aristocratique des politologues ordinaires. J'ajoute que sa virtuosité conceptuelle trouve son prolongement naturel dans une écriture qui allie acuité, clarté et fluidité.
"Les Gauches françaises" est une somme d'une valeur exceptionnelle, à la fois œuvre d'une vie, livre de chevet pour une approche conceptuelle de la politique et (probable) référent à long terme. À l'instar du fameux "Les Droites en France" de René Rémond, sauf que la doxa est infiniment plus complexe à gauche qu'à droite !
Prolongement des Lumières
Le livre commence par la plus grande difficulté : définir les racines philosophiques de la gauche et démêler les influences intellectuelles (notamment des philosophes du XVIIIe) et spirituelles, présentées comme beaucoup plus importantes qu'il n'y paraît. Si, pour celles-là, le lecteur est en terrain connu (quoique), pour celles-ci, il risque d'être largué. Voyons cela :
1. Les Lumières appartiennent à la mythologie française, le risque est moins d'ignorance que de caricature et JJ (Jacques Julliard, pas Jean-Jacques) s'élève contre la facilité à considérer la gauche comme un évident prolongement des Lumières – toutes les Lumières, rien que les Lumières. Pour nuancer le propos, il écrit d'une formule définitive :
"Ce ne sont pas les pères qui ont engendré les fils, ce sont les fils qui se sont inventés des pères."
À noter dans cet esprit que l'auteur a choisi 1762, année de parution du "Contrat social" de Rousseau, comme date inaugurale de son étude.
2. Quant aux filiations spirituelles, une phrase comme "Il ne fait pas de doute que les Lumières [donc la gauche] doivent beaucoup plus à Érasme qu'à Jansénius ou à Calvin" risque d'abandonner le lecteur au bord du chemin ! Elle introduit pourtant la distinction entre "gauche jésuite" et "gauche janséniste", qui rebondit jusqu'à l'histoire plus immédiate de la "deuxième gauche". Face à la gauche des origines, le christianisme pèse au moins autant que l'Ancien Régime.
De cette complexité jaillit pourtant une certitude : pour Julliard, Condorcet, "le Saint-Paul de la religion voltairienne", est incontestablement le père de la gauche, penseur qui, par sa philosophie de l'histoire, lie les deux totems de l'idéologie : le progrès et la justice.
Socialisme plein phare
À ce moment philosophique du XVIIIe, l'historien ajoute les autres moments-clés de la gauche : fondateur avec la Révolution, libéral avec la monarchie censitaire, républicain avec la seconde moitié du XIXe, radical avec l'affaire Dreyfus et la loi de 1905, schismatique dans l'entre-deux-guerres ; l'ensemble constituant une conséquente première partie. Le XIXe est particulièrement embrouillé, où se croisent les événements (plus ou moins révolutionnaires), l'émergence du fait social et les doctrines (que de pensées : un siècle "plein phare" !), notamment le socialisme. Une saillie prêtée à un esprit simple du siècle caractérise l’embrouillamini :
"La République, moi je veux bien, pourvu que ce soit Napoléon qui soit roi."
Il est impossible de tout rapporter de ce livre gargantuesque mais je ne résiste pas au plaisir d'évoquer le (court) chapitre dédié au parti radical. Certes à l'origine de la loi décisive de 1905 mais emporté ensuite dans une dérive que l'auteur crucifie d'une phrase : "douceur de vivre et mollesse de pensée"... Vient à l'esprit le nom du président au tournant du dernier siècle qui a endormi la France à l'heure de la mondialisation. Cinglant avec le parti radical (et la médiocrité d'Herriot), Julliard l'est aussi avec le Parti communiste (et le cynisme de Thorez et sa suite), inféodé à Moscou.
Il est alors temps de définir les gauches françaises (vous l'attendiez !). La typologie, qui est établie en terme de familles et non de partis (pour les partis, voir Michel Winock, "La gauche en France", Perrin, 2006), la typologie distingue quatre items selon un arrangement raisonnable (ni simpliste, ni cafouilleux) : les familles libérale, jacobine, collectiviste, libertaire. Pour la beauté du geste, il les juxtapose aux familles de droite pour, au final, dégager trois agrégats de la politique française (je simplifie sur la base de la scène actuelle) :
- jacobinisme et bonapartiste (agrégat dominant),
- libéralisme (de gauche) / libertarisme et orléanisme,
- collectivisme et national-populisme.
Je croyais souffler sur une portion de plat avec cette deuxième partie mais l'analyse, qui va au fond des choses, reste toute de reliefs.
J'ai particulièrement apprécié le chapitre sur la famille libérale, qui a la caractéristique de tracer la frontière entre gauche et droite tout en se répartissant entre les deux sensibilités. Elle est aujourd'hui au centre (sic) de l'actualité d'une vie politique aspirée par les extrémismes.
Rapports de force
En vérité, mon envie de respirer se réalise avec la troisième partie, reprenant le fil historique de la première sur la période que mon âge autorise à appeler contemporaine : 1944-2012. Soit, pour la gauche, la descente aux enfers sous la IVe (et la suprématie du PC) et la remontée au pouvoir sous la Ve (et "la plumée de la volaille communiste par les socialistes", une revanche !).
Le lecteur, maîtrisant mieux la réalité des rapports de force, est subjugué par la maestria de l'auteur à synthétiser la période. Il est par exemple sous son charme quand il entreprend avec jubilation le portrait croisé de "Sartrécamu", prenant un plaisir non feint à descendre le premier et honorer le second. Plus généralement, Julliard exècre les intellectuels qui, aveugles, ont mis leur influence au service de Staline puis Mao (et du fascisme pour faire bonne mesure).
IVe et Ve Républiques : il y est question de Mendès-France et Mitterrand... Disons que le jugement, s'il emprunte la légende pour l'un, est nuancé pour l'autre. D'une façon générale, l'essayiste n'est pas tendre avec son camp. Peu d'hommes politiques trouvent grâce à ses yeux après les avoir tous audités. Il retient Gambetta et Jaurès, incarnant le premier la République donc la France, le second la gauche au sein de la République (donc la République !).
Il ne peut s'empêcher d'une admiration plus canaille pour Clemenceau "le franc-tireur" : "Sans lui, on se serait ennuyé." Aux marges fertiles de la politique et de la littérature, il vénère le Hugo dernière période et plaide pour une ré-habilitation de Lamartine, à laquelle j'acquiesce. Nostalgique de la première partie (1762-1920) des 250 ans qu'elle balaye, sa plume s'acidifie au fil de la suite, ne retrouvant qu'avec Blum "le moraliste [...] la pureté des inspirations primitives".
Confrontation à la mutation du monde
Un tel pavé induit une conclusion, toute provisoire qu'elle soit. L'historien insiste sur une petite dizaine de points de fuite qui vont du défi écologique à la résistance au capitalisme prédateur. L'historien, un instant futurologue, prenant acte du perfectionnement technique de la communication, souligne in fine que la gauche doit s'atteler aux mentalités de remise en cause, non pas de la démocratie, mais de sa représentation. Soit "accueillir, animer, parfois canaliser, souvent exalter les nouvelles formes de la politisation civique". La démocratie directe reste une utopie, la démocratie permanente devient une aspiration.
L'histoire (et l'actualité) démontre que la politique est un monde furieux que traversent en permanence le poids des idées et le choc des ambitions. La gauche n'a pas un instant échappé à cette ontologie, c'est une des raisons de la complexité de cette somme qui, au total, démontre le côté paradoxal du modèle national, universel dans ses fondements (du moins à l'échelle occidentale) et original dans ses apprêts : une passion française au sein de l'exception française.
Reste à savoir s'il aidera à développer ou contribuera à rétrécir le destin national confronté à la mutation du monde. Ce sera l'objet du chapitre à écrire dans deux ou trois décennies. En attendant, voici "le Julliard" !
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/726918-de-rousseau-a-hollande-l-histoire-trouble-de-la-gauche-francaise.html
En effet, nous en sommes où? Qui fait quoi? Quelles idées? Quels penseurs? Et la Hollande dans tout ça?... Car Les Lumières, la diffusion des idées et la Hollande ont toute leur histoire. Il y a eu bien sûr le rôle de l'imprimerie et du monde de l'édition ici.
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