Et les Lumières furent : l’idée de progrès dans la France du XVIIIème siècle
[jeudi 24 janvier 2013 - 22:30]
Quel peut-être le point commun entre une assertion selon laquelle "Le monde marche avec lenteur vers la sagesse", et un constat tragique comme "Les malheurs de nos pères ne nous ont point détrompés : nous éprouvons les misères dont nos fils seront frappés" ? La réponse apparaît aussi simple que troublante : ces apophtegmes poétiques émanent d’une même égérie du siècle des Lumières, d’un même monument du roman national français, d’un même esprit dont le XXIème siècle est persuadé d’avoir cerné la pensée; en un mot, de Voltaire lui-même.
Sans doute artificielle et réductrice, cette contradiction n’en interroge pas moins, dans nos sociétés contemporaines, l’image d’Epinal d’un XVIIIème siècle tout de progressisme homogène et de brillantes avancées philosophiques. Perçu comme un moment majeur de l’élaboration des valeurs occidentales, le XVIIIe siècle est en effet traditionnellement lié à l’émergence d’une pensée philosophique novatrice face à un ordre politique, moral et intellectuel en plein délitement. La diffusion des idées nouvelles culminerait finalement avec la Révolution et la chute de l’Ancien Régime, qui concrétisent dans la sphère politique ce que les Lumières avaient préparé dans la sphère culturelle. L’expression de "siècle des Lumières" est à ce titre symptomatique d’une représentation commune, selon laquelle le XVIIIe siècle s’incarne tout entier dans la naissance et la diffusion d’une pensée progressiste qui, face à un christianisme obscurantiste et rétrograde, libère les esprits en propageant les valeurs luministes. Bien souvent, les grands thèmes du progrès des lumières sont opposés à des conceptions chrétiennes qui constituent leur contrepoint exact, formant le socle d’une sorte d’"anti-progrès" obscurantiste, dont l’utilité conceptuelle est surtout de construire la définition de son opposé : la tolérance combat la persécution, la liberté intellectuelle défait le joug spirituel, la raison éclairée triomphe de l’obscurantisme, et Voltaire écrase l’"Infâme".
L’acmé du roman historique
Or, cet état de fait, qui a longtemps prévalu –au moins dans l’imagerie commune–, prend en partie sa source dans l’historiographie révolutionnaire, qui cherchait, en récupérant le thème du combat luministe, à doter le nouveau régime d’une origine et d’une légitimité incontestables. De manière révélatrice, les valeurs républicaines traditionnelles revendiquent, aujourd’hui encore, cet héritage transposé, légitimant ainsi de façon rétrospective la vision bipolaire d’un siècle où le progrès terrasse l’obscurantisme rétrograde. Dès lors, en même temps que se rejoignent l’historiographie révolutionnaire et l’historiographie marxisante, les intrigues intellectuelle et sociale du roman national se rencontrent : l’une comme l’autre tend à inscrire le siècle dans une vision systématique de la montée des Lumières face à des valeurs d’Ancien Régime moribondes.
Réduit à son statut de prodrome à la Révolution française, le XVIIIème siècle est ainsi perçu dans nos mentalités comme le moment d’une ouverture enfin totale à l’idée de progrès, si ce n’est comme le père d’un nouvel idéal auquel l’année 1789 offre une maturité éclatante. Indissociable d’une Révolution qui tout à la fois l’achève et le sublime, le XVIIIème siècle constitue finalement l’incarnation même du progrès en marche. En ce sens, et de manière infiniment éloquente, c’est bien l’année 1789 qui constitue aujourd’hui encore pour les historiens le seuil d’entrée dans la modernité, le passage à période dite "contemporaine", où l’aboutissement d’un siècle de "Lumières" permet de porter aux nues un idéal social appelé à nécessairement s’imposer dans les siècles suivants. Le schéma est ainsi d’une logique imparable : le progrès philosophique, amenant le progrès social, engendre inéluctablement un progrès politique dont notre époque actuelle constitue l’expression la plus aboutie. Aux yeux des historiens révolutionnaires du XIXème siècle, et bientôt aux yeux de toute une société fondée sur une république idéalisée et en quête de légitimité, il ne devait pas en être autrement ; mieux, dans cette illusion de nécessité rétrospective, il ne pouvait en être autrement.
Bien entendu, il serait aussi faux qu’ingrat de figer les historiens, notamment français, dans une posture aussi manichéenne : bon nombre d’entre eux avaient déjà pointé les ambiguïtés profondes du siècle des Lumières vis-à-vis de l’idée de progrès sous toutes ses formes, et ce dès Paul Hazard et sa Crise de la conscience européenne (1935), qui tient parfois autant du roman de génie que du livre d’histoire. Les exemples de penseurs soucieux de réexaminer un XVIIIème siècle figé dans son image d’Epinal peuvent être multipliés avec plus ou moins de bonheur –des plus réactionnaires aux plus éclairés. Cependant, il ne s’agit pas ici de prétendre approuver ou contester leurs travaux respectifs, mais simplement de s’intéresser à un objet différent : non pas tant le XVIIIème siècle dans sa nature proprement historique, mais plutôt le XVIIIème siècle en tant qu’objet d’histoire, avec son cortège de représentations –tant celles que le siècle a de lui-même, que celles que nous avons de lui aujourd’hui–, de constructions et de reconstructions intellectuelles, mais aussi d’enjeux idéologiques pour nos sociétés contemporaines.
Or, force est de constater que l’imagerie commune demeure, aujourd’hui encore, marquée par un siècle des Lumières figé dans son rôle de préparateur à la Révolution française, bombardé au rang d’allégorie du progrès en marche, d’introduction à l’acmé sublime du progrès social ; tout le reste ne devant plus que ruisseler pendant deux siècles des événements fondateurs de 1789. De notion construite à interroger, l’idée de progrès au siècle des Lumières devient dès lors un donné, un deus ex machina qui éclaire en quelque décennies un peuple jusque-là cantonné dans une vision de soi oppressive, entretenue par un régime aux valeurs surannées. Déconstruire cette idée de progrès au XVIIIème siècle sans pour autant tomber dans un relativisme absolu devient alors une véritable gageure pour les penseurs actuels. Car l’entreprise comporte des enjeux idéologiques considérables pour la France contemporaine : au mieux, elle impliquerait de porter un regard critique sur notre roman national ; au pire, elle conduirait à en réécrire une partie, le tout dans une période marquée par des doutes et des interrogations profondes sur ce qui fonde notre identité républicaine.
En ce sens, réfléchir sur l’idée de progrès au XVIIIème siècle en France revient à déconstruire une partie de cette identité : il ne s’agit pas en l’occurrence d’analyser les avatars du progrès en eux-mêmes, qu’ils relèvent d’un regard dit "objectif" –progrès technologique et matériel– ou d’un regard subjectif –accroissement de la morale, de la justice, éclairement des esprits. Au contraire, il s’agit bien de s’attacher à l’idée du progrès en tant qu’objet : cela implique dès lors d’interroger les discours, les représentations qui construisent cet objet en tant que tel bien plus qu’ils ne le décrivent, l’encensent ou le réfutent.
Hugo BORGOGNO
http://www.nonfiction.fr/article-6339-et_les_lumieres_furent__lidee_de_progres_dans_la_france_du_xviiieme_siecle.htm
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