La destruction du salariat selon Robert Castel
Créé le 13-03-2013 à 19h12 - Mis à jour à 19h27
Par BibliObs
Que fera-t-on quand le travail cessera de structurer la société ? C'était la grande affaire du sociologue, mort mardi 12 mars. Entretien avec son collègue et ami, François Dubet.
BibliObs Vous étiez proche de Robert Castel. Comment résumeriez-vous sa trajectoire intellectuelle ?
François Dubet (photo ci-dessous) On s’est beaucoup rapprochés l’un de l’autre il y a une vingtaine d’années. Nous avions un intérêt réciproque pour nos travaux respectifs. Nous partagions aussi le fait de n’appartenir à aucune école, aucun groupe, aucune secte pour parler brutalement, même s'il a été proche de Bourdieu, de Foucault aussi, intellectuellement. Je viens de tomber sur une phrase de lui : «Le bon usage qu’il faut faire des grands hommes, si l’on veut rester libre, consiste à ne pas en être trop près.»
En fait, il y a deux Robert Castel. Il a participé à cet esprit des années 1970 qui dénonçait le contrôle social, notamment par l’hôpital et la psychiatrie. Il a été le vecteur de la traduction d’«Asiles» d’Erwin Goffman, qui a eu un énorme succès. Mais il n’a jamais été totalement embrigadé dans ces affaires. Pendant les années 1980, il se fait relativement silencieux. Et puis, dans les années 1990, on voit apparaître le Robert Castel de la maturité, si je puis dire: son travail est différent, presque antagonique avec ce qu’il avait écrit jusqu’alors. Cela intervient quand il publie «les Métamorphoses de la question sociale»: après avoir pensé que la société opprime parce qu’elle est la société, il devient durkheimien. Sa peur, c'est que la destruction du salariat entraîne celle de l’individu.
Quelle est l’importance des «Métamorphoses de la question sociale» ?
Le livre est publié un siècle après «la Division du travail social» de Durkheim. Il a un peu le même statut. On pourrait aussi le rapprocher de «la Grande transformation» de Karl Polanyi. La société a besoin de récits, et ce sont des livres qui en fournissent un. Ce qu’il a montré, c’est que depuis plusieurs siècles s’est construite une société salariale, dans laquelle l’individu se structure autour du salariat. Ce n’est pas seulement une forme d’exploitation : c'est aussi quelque chose qui a produit de la liberté et des liens sociaux. Il était très angoissé par la disparition de ce support. Il n’y voyait pas d’alternative. Il n’y voyait pas d’alternative. Il n’était pas un de ces sociologues critiques pour qui tout est fichu, mais il restait très attaché à la question sociale. Ses travaux sur les jeunes de banlieue ou sur le monde du travail montraient qu’il était quelqu’un de libéral et moderne sur le plan des valeurs, mais qui ne croyait pas qu’on pourrait se détacher du socle salarial.
Lire notre critique des «Métamorphoses de la question sociale»
Quelle était sa philosophie ?
Professeur de sociologie à l'université de Bordeaux-II et directeur d'études à l'EHESS, François Dubet vient de publier "Pourquoi moi ? L'expérience des discriminations" (Seuil)
Sa pensée a deux piliers. Le premier, c’est de ramener un grand nombre de problèmes à la question sociale, à la misère, à l’absence de démocratie. Dans «la Discrimination négative», il insistait sur la question sociale derrière ce qu’on appelle les problèmes de la banlieue. C’est une constante très forte. La seconde question que pose son travail, c’est celle de l’individu. Il est resté un philosophe. Il pensait que le propre de la modernité, c’est de promouvoir l’individu et de garantir son autonomie. Mais pour lui, ce projet ne pouvait pas être la revendication d’un héroïsme détaché de l’environnement qui le produit. Il essayait de réfléchir à l’articulation des deux échelles. Mais sans s’arque bouter sur ses positions. Il n’a jamais pensé par exemple que les années 1960 étaient un idéal auquel il fallait revenir. Il le pensait d’autant moins que sa propre histoire l’amenait à mettre ce genre de nostalgie en doute. Il venait d’un milieu extrêmement modeste. Il n’en a jamais trop parlé. Il n’idéalisait pas la classe ouvrière, le peuple, le sujet historique. C’était quelqu’un de prudent, au sens fort du terme. Il se méfiait des positions radicales, éclatantes, spectaculaires.
Le livre de Robert Castel que vous retiendrez ?
On avait eu pas mal de débat autour d’un livre : «la Montée des incertitudes», en 2009, son dernier grand livre. Il reprenait tous ces thèmes, et ne cessait de militer pour qu’on trouve des moyens de substituer au salariat classique des nouvelles formes de stabilité. Dans l’idée que les individus puissent agir, et non pas seulement pour protéger la société. Le livre abordait des questions très précises de droit du travail, de politique de la ville, domaines que Robert connaissait très bien.
Il pratiquait donc une sociologie militante.
Disons qu’il s’interrogeait sur les conditions de la protection sociale, qui pour lui ne se négociait pas. Il pensait que la démocratie politique suppose l’avènement d’une démocratie sociale et culturelle (donc aussi un droit à la singularité). Durkheim disait que si la sociologie ne servait à rien, elle ne mériterait pas une heure d’effort. Il était résolument à gauche, résolument favorable à l’action syndicale, mais ce n’était ni un idéologue, ni un maniaque du tract ou de la pétition.
Qui sont ses héritiers aujourd’hui ?
Il n’avait pas d’élèves. Il avait plutôt des compagnons. Je me revendique volontiers. Ce n’est pas quelqu’un qui, comme Bourdieu, a créé une école, ou comme Foucault, dont l’œuvre sert d’argument d’autorité. Il a été dans un collège invisible. Nous en avons souvent parlé : il aurait été étonné que la question soit posée. Robert était le contraire d’un gourou. Il a eu de l’influence, mais sans désir de l’exercer. Ce qui faisait son charme, je dois dire. Ce profil très personnel, et très fraternel a beaucoup compté. Il lisait les livres des autres, il s’intéressait à eux. Il n’était pas occupé à construire sa statue.
Propos recueillis par David Caviglioli
«Tout ne s'est pas effondré, mais...»: entretien avec Robert Castel
Robert Castel et les métamorphoses du Pauvre
Les jeunes de banlieue, ces «étrangers de l'intérieur assignés à résidence», par Robert Castel
http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130313.OBS1748/robert-castel-ou-la-destruction-du-salariat.html
Robert Castel et les métamorphoses du Pauvre
Créé le 13-03-2013 à 13h09 - Mis à jour à 16h38
Par Le Nouvel Observateur
L'historien André Burguière sur l'importance des «Métamorphoses de la question sociale», grand livre du sociologue décédé mardi 12 mars.
Chez la plupart des sociologues, il y a un réformateur qui sommeille... et un prophète qui se charge de le réveiller. L'originalité de Robert Castel, qui donne quelque chose d'intense et de retenu à son livre («Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat»), est sa résistance intellectuelle à cette double tentation. La question qu'il aborde est pourtant loin d'être inactuelle.
C'est même – tous les sondages le disent – le souci numéro un des Français: la «question sociale». C'est le chômage. Ce sont les nouveaux pauvres, RMIstes, SDF, et la perspective d'une société à deux vitesses. Face aux recettes miracles, aux solutions économiques clé en main qui vont fleurir en rangs serrés en ce temps de campagne présidentielle, il était bon qu'un sociologue nous invite à prendre du recul et à faire un long détour par le passé pour mieux comprendre notre présent.
Ceux qui se souviennent encore des années d'abondance, où l'on se sentait déjà tellement embarqué dans la société de consommation qu'on pouvait se payer le luxe de la dénoncer, ont l'impression aujourd'hui, devant ces mendiants qui les implorent à chaque coin de rue, ce déferlement d'entreprises caritatives, d'être revenus en plein XIXe siècle. Ils se trompent. L'Histoire ne revient jamais sur ses pas et, quand elle se répète, comme disait l'autre, c'est en grimaçant. Robert Castel le sait bien. Ce n'est pas aux leçons de l'Histoire qu'il s'intéresse mais au passé qui vit encore en nous; aux idées venues du fond des âges qui orientent nos façons de réagir devant la pauvreté, la valeur du travail et sa place dans la vie sociale.
Certes, il ne suffit pas de mettre au clair nos idées pour que les problèmes soient réglés. La mutation technologique qui fait fondre comme neige les emplois productifs, la mondialisation du marché qui rend les mesures protectionnistes inopérantes et même contre-productives sont des réalités incontournables. Mais si les solutions étaient purement techniques, sauf à considérer que tous les économistes sont des incapables, elles auraient été trouvées depuis longtemps.
Les chômeurs ajoutent à l'angoisse d'arriver bientôt en fin de droits un sentiment de déchéance et presque d'infâmie qui découle de leur statut d'inactifs. Cette image sociale ne vient pas d'une valorisation récente du travail, mais d'une stigmatisation ancienne du pauvre valide assimilé au vagabond. Cette stigmatisation remonte, selon Castel, à la Révolution. Non pas celle de 1789 en France, mais... de 1349 en Angleterre, quand le roi Edouard III impose aux pauvres valides l'obligation d'accepter le travail et le salaire qu'on leur offre, sous peine d'être enfermés. C'est un sérieux coup de canif dans la vision chrétienne du bon pauvre.
Jusqu'alors la pauvreté avait une image globalement positive. Sanctifié par sa dimension christique, le pauvre assumait un rôle primordial dans la société: celui de permettre aux nantis de faire leur salut par des œuvres de miséricorde. Encore fallait-il que le pauvre joue son rôle correctement, qu'il soit honteux, reconnaissant et qu'il exhibe les preuves de sa fragilité. Infirmes, malades, veuves et orphelins donnaient corps à une philosophie de l'action sociale, promise à un grand avenir: la «handicapologie».
Cette révolution ne naît pas par hasard. En 1349, l'Europe vient d'être décimée par une épidémie d'une brutalité extraordinaire, la Peste noire. Devenus plus rares, ceux qui n'ont que leur force de travail à offrir font monter les enchères. Dans ce retournement du marché, c'est l'image de la pauvreté elle-même qui s'inverse: le pauvre valide (c'est-à-dire le salarié précaire) qui choisit l'oisiveté et le vagabondage (en clair, celui qui n'accepte plus de travailler dans n'importe quelles conditions) est devenu un danger pour la société.
Des «workhouses» d'Elisabeth Ire aux hôpitaux généraux de Louis XIV et aux dépôts de mendicité de Louis XV, tous les Etats modernes en construction, jusqu'à la révolution industrielle, vont chercher à contrôler, par l'assujettissement au travail, voire par l'enfermement, ces marges mouvantes du salariat hors statut dont la masse gonfle dangereusement dans les phases de récession économique.
L'objectif n'est pas d'augmenter leur rendement économique mais de combattre leur inutilité sociale, source de corruption morale, au besoin... par des tâches inutiles. Le cas exemplaire est le «Rasphaus» créé à la fin du XVIe siècle à Amsterdam, la Mecque du capitalisme marchand, où les pauvres oisifs, enfermés dans une cave inondée, devaient actionner une pompe sans répit pour éviter de se noyer. Anticipation surréaliste des Ateliers nationaux de 1848 où l'on employait les chômeurs à dépaver les rues que d'autres venaient de paver... Mais aussi des petits boulots et autres stages bidon d'aujourd'hui, ce qu'on appelle pudiquement le traitement social du chômage.
La Révolution française, sur ce point comme sur bien d'autres, a été plus audacieuse en paroles qu'en actions. Le Comité de Mendicité de l'Assemblée constituante, présidé par La Rochefoucauld-Liancourt, entend rompre avec l'ère de la charité. «On a toujours pensé faire la charité aux pauvres, déclare-t-il, mais jamais à faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la société.» L'idée s'impose que l'Etat devrait garantir à tous un emploi et un minimum vital. Mais cette idée risque de remettre en question la liberté de l'entreprise et du marché de l'emploi à laquelle les révolutionnaires, qui ont abattu le système des corps, sont très attachés. Elle suppose en outre un Etat fort, seul capable d'assurer une redistribution générale des revenus.
Le spectre de la dictature montagnarde va ôter pour longtemps aux républicains libéraux l'envie d'ajouter au suffrage universel la démocratie sociale. Quant aux classes populaires, qui réclament vainement «la sociale» à chaque irruption révolutionnaire, elles finiront par se convaincre qu'elles ne pourront l'obtenir qu'en balayant les faux-semblants du régime parlementaire.
D'un côté, les libéraux, imprégnés de réflexes paternalistes, poussent des cris d'orfraie devant le moindre projet de protection sociale, soupçonné de mener à la dictature et de déresponsabiliser les individus (un argument que nous réservent les néolibéraux d'aujourd'hui); de l'autre, l'aile révolutionnaire du «mouvement ouvrier» dénonce les pièges illusoires du socialisme de gouvernement qui retardent le déclenchement du grand soir.
Le résultat est que la France, si fière de sa grande Révolution et de ses idées avancées, dispose, à la veille de la dernière guerre, d'une protection sociale assumée par l'Etat incroyablement plus réduite que celle de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, des pays scandinaves... et même de la Roumanie.
Pour dépaupériser le salariat et lui ôter la flétrissure de la précarité, il a fallu le coup de baguette magique de la prospérité. Dans les années 60, la France entre, comme l'ensemble des pays industrialisés, dans la «société salariale»: tous protégés, tous salariés, de l'OS au PDG. Pendant vingt ans, le fleuve tranquille du plein-emploi (dont certains, comme le jeune ministre des Finances Giscard d'Estaing, déplorent le manque de flexibilité), la bonne marche de l'escalator social ont pu faire croire que le salariat, dont Robert Castel vient de nous retracer l'interminable odyssée, avait atteint la fin de son histoire. Etait-ce un rêve ?
L'intérêt exceptionnel de son livre est d'apporter, grâce à la qualité de sa réflexion, autant de réponses aux inquiétudes que les sciences sociales peuvent nourrir sur leur capacité à penser la société qu'aux interrogations les plus urgentes du citoyen. Le retour massif du chômage ébranle l'idée de l'universalité du salariat. Il ne remet pas en question sa légitimité sociale si tardivement conquise.
Les valeurs du passé qui dorment encore dans nos structures mentales peuvent encourager des réflexes de régression. A cet égard, les projets de modulation des prestations sociales (assurances, retraite, etc.) selon la vulnérabilité des allocataires déchirent l'idée acquise à la fin du siècle dernier par l'assurance obligatoire d'une propriété sociale s'ajoutant ou se substituant à la propriété privée. Ils renouent avec la vieille catégorie de «l'indignité sociale» du pauvre d'Ancien Régime.
Une société n'accepte jamais de bonne grâce de se remettre en question. Les décisions qui ont le plus bouleversé à long terme la vie sociale n'ont pas été prises quand les esprits étaient enfin acquis au changement, mais au contraire dans l'urgence et l'incertitude, quand on ne pouvait plus faire autrement. Ce qui donnerait à penser que nous ne sommes pas loin de la solution.
André Burguière
http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130313.OBS1692/robert-castel-et-les-metamorphoses-du-pauvre.html
Geen opmerkingen:
Een reactie posten