zaterdag 6 april 2013

Sur les intellectuels et leur place dans la société moderne...

Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2008/2 (n° 98)
292 pages
Editeur
Presses de Sciences Po
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr
I.S.B.N. 9782724631012
DOI 10.3917/ving.098.0089
A propos de cette revueSite Web


Intellectuels : les ombres changeantes de Mai 68

Auteur Bernard Brillant

1 La question des rapports entre les intellectuels et le mouvement de Mai 68 peut être posée à deux niveaux : en amont, on peut s’interroger sur leur participation effective au mouvement, sur leur rôle et sur leurs prises de position ; en aval, on peut tenter de cerner les conséquences des événements sur leurs positionnements, sur leurs postures et sur leur capacité à peser dans le débat public. C’est cette seconde piste que Bernard Brillant choisit d’explorer ici, en analysant l’ombre portée de l’événement et de ses représentations sur les engagements et les débats intellectuels jusqu’à nos jours.

2 Astre mort, fantôme ou phénix, Mai 68 n’a cessé de surplomber une partie des débats et de l’engagement des intellectuels depuis quarante ans. Or, paradoxalement, pour un mouvement qui a d’abord affecté l’Université, les intellectuels semblent n’avoir joué qu’un rôle secondaire dans le mouvement de Mai 68 et la production intellectuelle elle-même, dans les années qui ont suivi, n’a pas été massivement marquée par l’empreinte des événements des mois de mai et juin 1968.

3 Mai 68 projette donc son ombre sur d’autres niveaux qui ont affecté l’engagement des intellectuels dans ses modalités et dans ses thèmes. L’événement vient en effet d’abord révéler et accélérer une crise de légitimité qui oblige les intellectuels à redéfinir leur rôle et leur intervention dans les affaires de la cité. Mais, plus qu’à l’événement lui-même, la force de frappe de Mai 68 tient à la puissance des représentations qui l’entourent et des significations dont il est investi, au point que « Mai 68 » est devenu un terme générique, le lieu géométrique d’horizons d’attentes multiples – à partir desquels l’engagement des intellectuels s’est restructuré – et un objet à géométrie variable tour à tour revendiqué ou vilipendé, au gré de l’actualisation de ses multiples virtualités et de ses « vies ultérieures[1] [1] Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles,...
suite ». À l’arrière-plan ou en surplomb des débats qui rythment les engagements intellectuels, on suggérera ici que son ombre portée a peut-être signalé des portes de sortie.

Mai 68 : des intellectuels entre engagement et crise de légitimité

4 Lorsque le mouvement de Mai 68 éclate, l’« engagement » des intellectuels est enraciné dans la tradition quasi séculaire de leur adhésion à la cause des opprimés et des victimes de l’injustice, réaffirmée par le manifeste de Sartre dans sa présentation du premier numéro des Temps modernes en 1945. L’espace public dans lequel se déploie cet engagement connaît cependant des mutations qui affectent à la fois la fonction sociale et la vocation politique des intellectuels. Elles sont liées notamment aux effets de la massification de l’enseignement supérieur et de la culture qui s’accompagne de la contestation des « mandarins » et du modèle de transmission verticale du savoir reposant sur l’équation « savoir égale pouvoir ». La montée en puissance des médias audiovisuels vient encore concurrencer les intellectuels « classiques » sur le terrain de la diffusion du savoir et de la culture[2] [2] Cf. Emmanuelle Loyer, « Les Intellectuels et la télévision »,...
suite. Cette concurrence se double enfin de l’essor des « nouveaux intellectuels », ingénieurs, cadres, techniciens, auxquels Michel-Antoine Burnier et Frédéric Bon consacrent un ouvrage en 1966[3] [3] Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, Les Nouveaux Intellectuels,...
suite.

5 La sphère de l’engagement intellectuel doit, quant à elle, compter avec l’apparition d’une jeune génération militante d’étudiants, issus des rangs de l’UNEF et de l’UEC, donnant naissance, sur le flanc gauche du parti communiste, à des organisations « gauchistes » qui investissent et débordent les initiatives prises par les intellectuels, sur le terrain de la lutte contre la guerre du Vietnam notamment, pour y imposer leurs propres rythmes de mobilisation[4] [4] Nicolas Pas, « “Six Heures pour le Vietnam” : histoire...
suite.

6 Mai 68 a pour effet d’accélérer et de radicaliser cette crise de légitimité des intellectuels dont l’intervention, dans les formes classiques de la pétition, de l’appel ou de la « tribune libre » dans la presse, pour soutenir le mouvement étudiant et dénoncer « la répression policière », est assez vite diluée dans le raz-de-marée d’une contestation qui, après les universités, déferle sur le monde du travail. Investi massivement par les acteurs sociaux – nouveaux pour certains, comme la jeunesse étudiante et lycéenne –, l’espace public dans lequel évoluent traditionnellement les intellectuels est l’objet d’une véritable « prise de pouvoir » qui se traduit d’abord par une « prise de parole[5] [5] Michel de Certeau, La Prise de parole, Paris, Desclée de...
suite ». C’est, en réalité, toute une société qui « s’engage », privant les intellectuels de leur rôle privilégié de porte-parole.

7 L’intellectuel est, en outre, l’objet d’une contestation radicale de son rôle de spécialiste des « choses de l’esprit », de sa place dans la division du travail, et de cette division elle-même, au nom d’une remise en cause de la séparation manuels/intellectuels. Sommés de descendre de l’Olympe du savoir pour se mêler à la masse des anonymes et participer à la circulation horizontale des idées, il reste aux intellectuels à jouer modestement leur partition en s’inscrivant, à l’instar des autres catégories professionnelles, dans la double dynamique revendicative et contestataire qui anime le monde du travail en ce printemps 1968.

8 Tout comme les étudiants et les ouvriers, universitaires, écrivains, peintres, cinéastes, occupent les lieux d’exercice de leur talent où ils se réunissent pour refondre les structures organisant leur profession et mettre en cause les fondements de la « culture bourgeoise ». De l’occupation de l’hôtel de Massa, siège de la Société des gens de lettres, aux « états généraux du cinéma », en passant par la création d’un Comité d’action des écrivains et étudiants révolutionnaires (CAEE), la participation des Jeunes peintres à l’Atelier populaire des Beaux-Arts, le « concile » de Villeurbanne des gens de théâtre, la participation des universitaires aux commissions mixtes paritaires, les états généraux de la recherche ou le Comité d’action de l’École pratique des hautes études, l’action des intellectuels se banalise au point de faire figure de « point aveugle » du mouvement. Le temps des prophètes semble révolu.

Le choc de l’événement, le poids des représentations

9 Le foisonnement éditorial qui accompagne et suit Mai 68 témoigne pourtant de la volonté des clercs de continuer à jouer leur rôle d’oracle ou de scribe en se livrant à un travail interprétatif qui cristallise les représentations du mouvement en en faisant d’ores et déjà apparaître le caractère protéiforme. Figure centrale de Mai 68, la contestation, qui organise les discours et représentations, redonne du lustre à la « révolution », dont les acceptions multiples vont restructurer les engagements intellectuels dans les années suivantes. De la conception bolchevique, guévariste ou maoïste de la jeune intelligentsia révolutionnaire[6] [6] Daniel Bensaid et Henri Weber, Mai 68, une répétition...
suite, à laquelle souscrit une partie de l’équipe des Temps modernes[7] [7] « Un commencement », Les Temps modernes, 264, mai-juin...
suite, au réformisme du Club Jean Moulin qui se demande ce qu’on peut bien en faire[8] [8] Club Jean Moulin, Que faire de la révolution de Mai ?,...
suite, la révolution prend un tour libertaire avec Daniel Cohn-Bendit[9] [9] Daniel Cohn-Bendit, Le Gauchisme, remède à la maladie...
suite, anti-institutionnel et antihiérarchique avec le sociologue René Lourau[10] [10] René Lourau, « L’instituant contre l’institué »,...
suite, conseilliste ou autogestionnaire avec les revues Autogestion et L’Homme et la société auxquelles collabore Henri Lefebvre[11] [11] « L’autogestion et la “révolution de Mai” »,...
suite, ou chez les situationnismes emmenés par Guy Debord et René Viénet[12] [12] René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement...
suite. Elle prend l’allure d’une subversion politique et culturelle généralisée chez les surréalistes de la revue L’Archibras[13] [13] « Le surréalisme le 18 juin 1968 », L’Archibras,...
suite ou avec Opus international[14] [14] Alain Jouffroy, « L’horizon des minoritaires », Opus...
suite. Elle annonce « le désordre nouveau » inspiré par la sensibilité antibureaucratique de Claude Lefort[15] [15] Edgar Morin, Claude Lefort et Jean-Marc Coudray, Mai 1968,...
suite. Elle se fait à la fois culturelle et spirituelle dans les colonnes d’Esprit[16] [16] « L’insurrection de la jeunesse », Esprit, 6-7 (nouvelle...
suite ou avec Michel de Certeau[17] [17] Michel de Certeau, op. cit. ...
suite. Alors que Jacques Julliard y voit le retour d’une inspiration syndicaliste révolutionnaire[18] [18] Jacques Julliard, « Syndicalisme révolutionnaire et révolution...
suite, Alain Touraine annonce la naissance d’un « nouveau mouvement social[19] [19] Alain Touraine, Le Communisme utopique, Paris, Seuil, 1968...
suite ». Pour Philippe Sollers et l’équipe de Tel Quel, qui s’alignent sur les positions orthodoxes du parti communiste, elle s’inscrit dans le cadre classique de la lutte des classes, sous le drapeau de la classe ouvrière et de la théorie marxiste-léniniste, « seule théorie révolutionnaire de notre temps[20] [20] « La Révolution ici et maintenant », Tel Quel, 34,...
suite ». La révolution s’impose donc dans les représentations et dans le vocabulaire, au prix de bien des équivoques qui ne se révéleront qu’une fois ses multiples virtualités épuisées puis retournées contre elle-même. Les différentes lectures de l’événement vont ainsi projeter les ombres multiples et changeantes de Mai 68, au cours de la décennie suivante, réorientant et réorganisant l’engagement des intellectuels.

10 La lecture néobolchevique et insurrectionnelle qui s’impose, dans un premier temps, va radicaliser et polariser l’engagement des clercs invités à rejouer le rôle de « compagnons de route » aux côtés des groupes « gauchistes », avant de céder la place à la version plus libertaire, contre-culturelle et anti-institutionnelle qui verra s’épanouir, sous les pavés de la révolution, les plages infinies de la contestation. Captant une partie de l’hostilité qui s’est exprimée en Mai 68 à l’encontre du PCF, la lecture antibureaucratique de Mai 68 va, au milieu des années 1970, après la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, réorienter profondément l’engagement d’une partie de l’intelligentsia vers l’antitotalitarisme, au point de provoquer un véritable retournement dont l’effet de souffle se fera sentir tout au long des années 1980 et se renforcera encore de l’onde de choc produite par l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est. L’ombre portée de Mai 68 se projettera alors en négatif sur les débats et réorientations de l’engagement intellectuel, le milieu des années 1970 constituant la ligne de partage au-delà de laquelle va se détricoter la trame des engagements tissés avant Mai 68[21] [21] François Hourmant souligne ainsi la rupture que constitue...
suite, en commençant par les grands paradigmes idéologiques de l’engagement intellectuel puis en défaisant, jusque sous nos yeux, les fils plus ténus hérités de la « culture contestataire » de Mai 68.

11 La seconde dimension de cette profusion de publications est la question, posée entre les lignes, du rôle et de la fonction de l’intellectuel, indice d’un ébranlement de l’identité des clercs et d’une interrogation récurrente sur leur légitimité à intervenir dans les affaires de la cité. Les réponses « à chaud », là encore, sont multiples et vont orienter l’engagement des clercs dans les années suivantes. Face à Raymond Aron qui stigmatise la fusion du militant et de l’intellectuel à laquelle il a assisté chez certains de ses collègues universitaires[22] [22] Raymond Aron, La Révolution introuvable : réflexions...
suite, nombre d’auteurs prennent acte de l’effacement de la figure de l’« intellectuel classique », comme Didier Anzieu (alias Épistémon) qui appelle à l’autocritique et prêche l’humilité[23] [23] Épistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France : Nanterre,...
suite, ou bien le revendiquent, comme Henri Lefebvre qui plaide pour « l’autogestion du savoir », ou Alain Jouffroy qui, citant le peintre Bernard Dubuffet, appelle les « intellectuels prétendus révolutionnaires » à « renoncer à être des intellectuels »[24] [24] Alain Jouffroy, « Que faire de l’art ? De l’abolition...
suite. Les intellectuels communistes soulignent, quant à eux, la nécessité de « l’alliance des intellectuels et de la classe ouvrière[25] [25] « La politique des communistes », La Nouvelle Critique,...
suite », mais c’est des nouvelles « couches intellectuelles » d’ingénieurs et techniciens qu’il s’agit, plutôt que des intellectuels traditionnels[26] [26] Antoine Casanova, « L’évolution des idées chez les...
suite. L’intellectuel « ancienne manière » semble donc avoir épuisé sa fonction historique de porte-parole et de prophète et, même si les plus radicaux, comme Maurice Blanchot, se déclarent « en état de guerre » et de résistance face au pouvoir gaulliste[27] [27] [Maurice Blanchot], « En état de guerre », reproduit...
suite, la question se pose, dans les années suivantes, du rôle des intellectuels dans « le mouvement révolutionnaire[28] [28] Jean-Paul Sartre, « L’ami du peuple », L’Idiot international,...
suite ».

Réinventer une figure légitime de l’intellectuel

12 Il faut donc réinventer une figure légitime de l’intellectuel. Or, au lendemain de Mai 68, les clés de la légitimité sont celles qui ouvrent les portes de la contestation et sont entre les mains des groupes « gauchistes » qui s’efforcent de prolonger le mouvement en lui donnant l’issue révolutionnaire que le parti communiste a « trahie », à leurs yeux, en Mai 68. Renouant avec le rôle de « compagnons de route », aux côtés des maoïstes de la Gauche prolétarienne notamment, une partie de l’intelligentsia de gauche épouse la vague « gauchiste » afin de retrouver une légitimité ébranlée par le mouvement de contestation. Cette posture radicale, qui s’inscrit dans la lecture que fait la jeune intelligentsia révolutionnaire de Mai 68, lui permet de sortir définitivement de l’orbite du parti communiste tout en affirmant un ancrage résolument à gauche[29] [29] Cf. Philippe Juhem, « Politique et intelligence depuis...
suite. Ceci au risque de retomber dans les ornières de l’instrumentalisation par lesdits groupes « gauchistes ».

13 C’est cependant à la faveur de cet activisme « gauchiste » que Michel Foucault va remodeler une nouvelle figure de l’intellectuel : celle de l’« intellectuel spécifique ». Alors que le « gauchisme politique » enterre ses morts, en 1972, derrière le cercueil du militant maoïste Pierre Overney, la vague proprement contestataire de Mai 68, captée par le « gauchisme politique » dans l’immédiat après-Mai, s’épanouit sur tous les « fronts secondaires de la révolution », des luttes des femmes à celles des minorités nationales, en passant par tous les lieux d’« enfermement » : prison, hôpital psychiatrique, caserne, école, etc. Une des traductions de ce « gauchisme culturel[30] [30] Michel Winock, « La gauche en France depuis 1968 »,...
suite » en milieu intellectuel est la parution de L’Anti-Œdipe[31] [31] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie,...
suite de Gilles Deleuze et Félix Guattari, cette même année 1972.

14 Rompant avec l’ambition prométhéenne et le prophétisme de l’« intellectuel global », opérant un déplacement de l’idéal révolutionnaire, du pouvoir d’État vers les micropouvoirs, l’« intellectuel spécifique » se caractérise donc par la modestie de son intervention, du fait de cette « indignité de parler au nom des autres » qu’évoque Gilles Deleuze dans un entretien avec Michel Foucault[32] [32] « Les intellectuels et le pouvoir », L’Arc, 49, 2e...
suite et qui frappe l’intellectuel depuis Mai 68. Cette nouvelle figure de l’intellectuel présente le triple avantage de restaurer la légitimité de la compétence professionnelle et de la vocation politique sur le terrain limité de luttes partielles, de substituer à la prétention du « porte-parole » la modestie du catalyseur faisant advenir la parole des opprimés, et de s’adapter à la problématique plus mouvementiste que partisane de la contestation.

15 Rompant avec le « compagnonnage », l’« intellectuel spécifique » apparaît aussi comme le moyen de retrouver l’autonomie de l’engagement intellectuel. Une préoccupation que semble partager le groupe d’intellectuels qui, mêlant communistes en rupture de ban, non-communistes et chrétiens de gauche, tentent de trouver les voies d’un engagement autonome et d’une expression politique propre, derrière Paul Noirot et la revue Politique aujourd’hui[33] [33] Cf. René Gallissot, « L’après-Mai 1968 de la revue...
suite.

16 Mai 68 fournit donc l’occasion à une partie de l’intelligentsia de gauche de s’émanciper définitivement du « surmoi communiste », au nom même de l’idéal révolutionnaire, mais également, après une phase d’activisme dans l’orbite des groupes « gauchistes », d’ouvrir la voie au retour à un engagement plus autonome à l’égard du champ politique partisan.

L’heure du repli

17 La marge d’autonomie retrouvée vis-à-vis de l’ombre tutélaire du PCF, puis vis-à-vis de l’engagement partisan, s’amplifie à partir de 1973, avant de prendre l’allure d’un véritable « désengagement » que traduit la rupture avec les fondamentaux de l’engagement depuis 1945 : la référence au marxisme, à l’anticapitalisme, au tiers-mondisme et à l’anti-impérialisme qui venaient d’être portés à incandescence en Mai 68. Ce retournement s’explique en partie par une série de ruptures avec l’optimisme révolutionnaire et la posture radicale qui prévalaient dans une large partie de l’intelligentsia de gauche et que Mai 68 avait précisément contribué à conforter.

18 La crise économique a d’abord pour effet de ramener le curseur des engagements de l’horizon des utopies et de l’idéologie vers des préoccupations économiques et sociales plus terre à terre. La contestation culturelle que Mai 68 a fait surgir se désindexe de sa dimension politique et révolutionnaire, et l’idée de révolution elle-même, qui avait retrouvé un second souffle en Mai 68, va se replier sur les horizons plus modestes du culturel et du sociétal.

19 L’horizon international, qui avait fourni les modèles de rechange et porté les espoirs de changement, voit s’éteindre les feux de la révolution, du Chili au Vietnam en passant par la Chine, le Portugal et l’Espagne. En France, la vague du « gauchisme » politique la plus vigoureuse s’essouffle. La dissolution de la Ligue communiste, en juin 1973, est suivie, à l’automne, de l’autodissolution de la Gauche prolétarienne. La mythologie de la lutte armée qui a puissamment mobilisé l’imaginaire politique des deux organisations vient échouer sur les réalités politiques d’un pays où la gauche est très largement convertie au réformisme du Programme commun de gouvernement et où la droite, au pouvoir, recycle certaines aspirations de Mai 68 dans un train de réformes de société, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.

20 L’heure du repli des utopies révolutionnaires, portées au pinacle par Mai 68, a donc sonné, et sa première traduction, chez les intellectuels, est l’appel publié dans Le Monde du 4 juillet 1973 sous le titre « Les intellectuels et les pouvoirs »[34] [34] « Les intellectuels et les pouvoirs », Le Monde, 4 juillet...
suite. Constatant que la « fonction critique » des clercs s’est érodée au fil de leurs engagements successifs, les signataires appellent à un véritable redressement moral, en retrouvant la voie de l’autonomie. Le retour de la morale en politique, le refus de l’« apocalypse révolutionnaire » et la condamnation de la violence comme mode d’action politique constituent les points clés de ce texte qui marque un véritable tournant pour une partie de l’intelligentsia de gauche pour laquelle l’« intellectuel spécifique » ne suffit plus à garantir l’autonomie.

21 La deuxième moitié des années 1970 va radicaliser cette volonté d’autonomie vis-à-vis de la politique et accélérer le retour à la morale, jusqu’à la rupture, pour une partie de l’intelligentsia de gauche, avec les socles de ses engagements. Cadre incontournable de la pensée critique et pierre de touche de l’engagement intellectuel des « années 68 », la première victime de ce processus est le marxisme qui avait connu une seconde jeunesse dans les années 1960 avec la redécouverte des penseurs de l’École de Francfort, des thèses de l’Opposition de gauche et des conseillistes ou la relecture qu’en avait faite Louis Althusser.

22 C’est précisément au moment où l’horizon révolutionnaire se bouche qu’une fraction de jeunes intellectuels qui ont épousé la vague « gauchiste » sonne l’heure du repli avec fracas. La publication, en 1974, en France, de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, donne le coup d’envoi à une vague de fond qui ne s’arrêtera plus, emportant sur son passage le marxisme, détruisant la mythologie révolutionnaire d’Octobre 1917 et faisant de la révolution en général l’amorce d’un processus totalitaire. Dans un article passé à la postérité, André Glucksmann, qui avait salué l’actualité de la lutte des classes en Mai 68[35] [35] André Glucksmann, op. cit. ...
suite, proclame, en 1974, que « le marxisme rend sourd[36] [36] André Glucksmann, « Le marxisme rend sourd », Le Nouvel...
suite ». Glucksmann prend la tête d’un retour critique qui va conduire une partie de la jeune intelligentsia maoïsante de Mai 68 de la critique de gauche du parti communiste à la rupture avec le marxisme.

23 Du même coup, l’ombre portée de Mai 68 change de couleur. Sous les pavés de l’anti-autoritarisme se découvrent les plages de l’antitotalitarisme. Les interrogations prudentes de François Furet qui se demande alors s’il faut « brûler Marx » n’y font rien[37] [37] François Furet, « Faut-il brûler Marx ? », Le Nouvel...
suite. Tête de file des « nouveaux philosophes », Bernard-Henri Lévy radicalise la séparation du savant et du politique voulue par les signataires de l’appel de juillet 1973 et la rupture opérée par Glucksmann. La Barbarie à visage humain proclame, en 1977, la rupture de l’intellectuel avec la politique et affirme renoncer à « servir le peuple »[38] [38] Bernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain, Paris,...
suite. Allant plus loin que Glucksmann, Lévy voit même dans Mai 68 « une des dates les plus noires de l’histoire du socialisme[39] [39] Ibid. , p. 212. ...
suite », qui a joué un rôle fondamental dans la relégitimation du marxisme. L’ombre portée de Mai 68 devient tout simplement odieuse alors qu’on assiste, en 1978, au regroupement, dans le Comité des intellectuels pour une Europe des libertés (CIEL), de ceux qui, comme Raymond Aron, ont combattu le plus méthodiquement le mouvement de contestation, et de ceux qui lui ont apporté leur soutien, comme Jean-Marie Domenach ou Julia Kristeva.

24 Le socle idéologique de l’engagement pulvérisé, d’autres pans importants suivent, à commencer par le tiers-mondisme et l’anti-impérialisme. Le Vietnam, qui avait été le point de cristallisation de l’engagement emblématique des intellectuels et d’une génération de jeunes militants, devient un repoussoir. L’appel « Un bateau pour le Vietnam », lancé en novembre 1978 pour venir au secours des boat people, aboutit, le 20 juin 1979 à la célèbre conférence de presse Sartre-Aron qui sont reçus ensemble par le président Giscard d’Estaing, six jours plus tard. Derrière le drame des boat people et la défense des droits de l’homme, c’est l’engagement tiers-mondiste qui est emporté[40] [40] Cf. sur cette question, Claude Liauzu, « Le tiers-mondisme...
suite, comme en témoigne, en 1983, Le Sanglot de l’homme blanc de Pascal Bruckner[41] [41] Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’homme blanc : tiers-monde,...
suite.

25 Avec le marxisme s’effondre enfin un autre pan de l’histoire des engagements intellectuels porté aux nues en Mai 68 : l’anticapitalisme. La restauration du rôle de l’entreprise et la réhabilitation du libéralisme économique en milieu intellectuel sont consacrées par la création, à la fin de l’année 1982, de la Fondation Saint-Simon qui parachève la mue de l’intellectuel militant en intellectuel expert, l’alliance des « intelligences de gauche et de droite[42] [42] François Cusset, La Décennie : le grand cauchemar des...
suite ». Les intellectuels libéraux comme Pierre Hassner ou Jean-Claude Casanova s’y retrouvent avec François Furet ou Pierre Rosanvallon venus de la « deuxième gauche ».

26 Dès lors, l’ombre portée de Mai 68 n’est plus visible qu’en négatif. C’est ainsi que Gilles Lipovetski, Luc Ferry ou Alain Renaut décryptent, derrière l’apparence de la radicalité et de la contestation libertaire, l’avènement d’un individualisme narcissique et hédoniste[43] [43] Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide : essai sur l’individualisme...
suite. Mai 68 est donc retourné « comme une crêpe » au moment où une nouvelle génération d’étudiants proclame, derrière Isabelle Thomas, l’égérie du mouvement contre la loi Devaquet en novembre 1986 : « 68 c’est vieux, 86 c’est mieux ! » Après La Pensée 68 qu’ils ont publié l’année précédente[44] [44] Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68 : essai sur l’anti-individualisme...
suite, Alain Renaut et Luc Ferry voient d’ailleurs dans le mouvement étudiant de 1986 une nouvelle réfutation du nietzschéisme français de Foucault et Deleuze, le retour du droit, du juridique et, avec eux, de la pensée libérale, contre le vitalisme « soixante-huitard »[45] [45] Luc Ferry et Alain Renaut, 68-86…, op. cit. , p. 79 sqq. ...
suite.

27 Accompagnant ce retournement-effacement de Mai 68, les intellectuels semblent s’installer dans l’humilité que leur dicte leurs fautes passées. Le « désengagement » à gauche, au moment où la gauche est au pouvoir, prend l’allure d’un « silence » qui alimente les débats[46] [46] Max Gallo, « Les intellectuels, la politique et la modernité »,...
suite et les pronostics des historiens sur la « fin de l’intellectuel[47] [47] Michel Winock, « Les intellectuels dans le siècle »,...
suite ».

28 Euphémisée par le 20e anniversaire de Mai 68, l’idée de révolution est littéralement pulvérisée par l’année 1989 qui voit le triomphe des intellectuels antitotalitaires derrière François Furet, l’année même du bicentenaire de la Révolution française, puis avec l’effondrement du bloc communiste en Europe de l’Est. La « révolution » apparaît dès lors comme la boîte de Pandore de la Terreur, du totalitarisme et de l’anti-humanisme. C’est dorénavant dans le cadre de la démocratie libérale que s’inscrivent plus volontiers la réflexion et l’engagement des intellectuels, comme l’observe Olivier Mongin, qui tirera en 1994 le bilan de ces « reclassements et retournements[48] [48] Olivier Mongin, « Reclassements et retournements »,...
suite ».

Droit d’inventaire et rappels à l’ordre

29 Après les grandes ruptures idéologiques des années 1980, c’est sur le terrain des « questions de société » que se poursuit le retour critique à l’égard de Mai 68. De l’affaire du « foulard islamique », en 1989, marquée par un affrontement des intellectuels sur le « droit à la différence »[49] [49] « Profs, ne capitulons pas ! », par Élisabeth Badinter,...
suite, héritage direct de Mai 68, aux prises de position sur la question des « sans-papiers » en 1997[50] [50] Après l’appel du mois de février 1997, « Cinquante-neuf...
suite, sur lesquelles plane l’ombre des luttes des travailleurs immigrés de l’après-Mai 68, le paysage intellectuel se divise selon des lignes de fracture nouvelles qui traversent l’intelligentsia de gauche. Les revendications et slogans du « gauchisme culturel » qui avaient marqué de leur empreinte les engagements intellectuels de l’après-Mai deviennent tout simplement, trente ou quarante ans plus tard, un « héritage impossible[51] [51] Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, Paris,...
suite », voire inutile, sur lequel s’exerce dorénavant un droit d’inventaire soucieux d’en dénoncer les effets pervers. Comme l’écrit Jean-Claude Guillebaud : « Pour les jeunes chercheurs en sciences sociales, le sempiternel débat médiatico-politique sur la postérité de Mai 68 n’est plus qu’une vieille rengaine, un arbre qui cache la forêt, une sorte de radotage rattaché au siècle précédent (le 20e !). Aujourd’hui, dans un monde transformé, c’est à frais nouveaux qu’ils posent la question de l’interdit face à la transgression[52] [52] Jean-Claude Guillebaud, « Les perversités de l’hyperpermissivité. ...
suite. »

30 C’est d’ailleurs la radicalité des transgressions opérées par la contestation de l’après-Mai qui est au cœur du débat sur la pédophilie après la publication par L’Express, en février 2001, de certains extraits du Grand Bazar de Daniel Cohn-Bendit dont le comportement ambigu, alors qu’il s’occupait d’un jardin d’enfants « alternatif », dans les années 1970, est stigmatisé. L’affaire fournit l’occasion de rappeler que le non-conformisme et la radicalité d’une fraction de l’intelligentsia en matière de comportement sexuel avaient pu amener Roland Barthes, Simone de Beauvoir, François Châtelet, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Bernard Kouchner, Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, etc. à prendre fait et cause en faveur de la plus grande liberté dans ce domaine, à l’occasion du procès intenté, en janvier 1977, contre trois adultes accusés de relations sexuelles avec des mineurs. Volant au secours de Cohn-Bendit, Romain Goupil ou Élisabeth Badinter dénoncent une volonté de règlement de compte avec Mai 68[53] [53] Romain Goupil, « Il était une fois Dany le Rouge »,...
suite. Soutenant l’ancien leader du Mouvement du 22 mars, Régis Debray, Jean-Claude Guillebaud et Paul Thibaud, n’en réclament pas moins, quant à eux, un débat politique et moral « sur 68, le communisme ou le tiers-mondisme[54] [54] Régis Debray, Jean-Claude Guillebaud et Paul Thibaud, « Le...
suite », témoignant ainsi de l’assimilation faite, dans les représentations, entre Mai 68 et les grands paradigmes de l’engagement intellectuel de l’époque.

31 Depuis le milieu des années 1990 cependant, la contestation radicale a repris des couleurs avec le mouvement social de l’hiver 1995 contre le projet de réforme de la Sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraites du gouvernement d’Alain Juppé. Même si les différences sont importantes entre les deux mouvements[55] [55] Michelle Zancarini-Fournel, « 1968-1995, jeu d’échelles...
suite, c’est bien encore l’ombre de Mai 68 qui plane alors sur la France paralysée par les grèves et, là encore, l’intelligentsia de gauche se partage entre deux appels signés l’un et l’autre par des centaines de personnalités, en faveur d’une « réforme de fond » d’un côté, en soutien aux grévistes d’un autre côté[56] [56] Pascal Bruckner, Jeannette Colombel, Jacques Julliard, Michelle...
suite. Pierre Bourdieu apparaît alors comme le chef de file d’une contestation des effets du libéralisme économique, et sa rencontre, mégaphone en main, avec les cheminots grévistes de la gare de Lyon, le 12 décembre 1995, renoue avec l’image emblématique de Sartre juché sur un tonneau à la sortie des usines Renault en 1970. Le mouvement social de l’hiver 1995 s’inscrit, au demeurant, dans le contexte plus large d’une montée des luttes altermondialistes qui redonnent des couleurs à l’anticapitalisme et au tiers-mondisme des « années 68 ».

32 À la faveur de ce retour d’une contestation radicale, les « retournements et reclassements » des années 1980 ainsi que la prise de distance avec les paradigmes de la contestation « soixan-te-huitarde » finissent par susciter les réactions les plus vives d’un certain nombre d’intellectuels. Après Maurice Maschino, qui dénonce les « nouveaux réactionnaires » dans Le Monde diplomatique, au mois d’octobre 2002[57] [57] Maurice T. Maschino, « Intellectuels médiatiques : les...
suite, le « camp antitotalitaire » lui-même éclate avec Le Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg qui voit dans la critique de Mai 68, de la culture de masse, de la liberté des mœurs et de l’antiracisme, les éléments d’un glissement à droite d’une partie de l’intelligentsia de gauche[58] [58] Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre : enquête sur...
suite. À travers les réactions de ceux qui sont visés par le brûlot de Lindenberg, c’est bien l’ombre portée de Mai 68 qui se dessine, comme en témoigne la réponse d’Alain Finkielkraut qui évoque le printemps 1968 comme un « moment intense » dont il garde un « souvenir ému », mais qui persiste et signe quant au bilan critique qu’il fait de cette époque[59] [59] Alain Finkielkraut, « Suis-je réac ? », Le Figaro,...
suite. Plus radicalement, un certain nombre d’intellectuels, comme Pascal Bruckner et Romain Goupil, rompant définitivement avec l’anti-impérialisme de leur jeunesse, apportent leur soutien à l’intervention américaine en Irak au printemps 2003, tandis qu’André Glucksmann appuie la candidature de Nicolas Sarkozy, parti en guerre contre « l’esprit de Mai 68 », à l’élection présidentielle de 2007. Du coup, le positionnement par rapport à Mai 68 ressurgit chez les intellectuels comme critère discriminant du partage entre gauche et droite comme le suggère Bernard-Henri Lévy qui réinscrit l’événement dans la continuité des grands engagements du 20e siècle : « Être de gauche, dans la France de ce début de 21e siècle, considérer que cette affaire de droite et de gauche ne s’est pas vidée de sens, c’est ne céder ni sur Vichy, ni sur les crimes du colonialisme, ni sur Mai 68 ni sur, naturellement, l’héritage du dreyfusisme[60] [60] Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Paris,...
suite. »

33 Mai 68 n’a donc pas cessé de projeter son ombre sur les engagements et les débats intellectuels. Quarante ans durant, l’événement a continué d’envoyer des signaux portant la marque de ses « vies ultérieures ». Il apparaît en effet comme un moment de reformulation de l’engagement avant d’être une porte de sortie par rapport au type d’engagement qui avait prévalu depuis la Libération. En rompant avec celui-ci, une partie de l’intelligentsia de gauche a rompu avec les thèmes qui l’avaient structurée et avec « l’horizon indépassable » de la révolution comme utopie ou comme impératif moral et politique. La reconquête de l’autonomie, cristallisée dans un premier temps par « l’intellectuel spécifique » s’est ainsi faite au prix de déchirements et de ruptures d’une partie de l’intelligentsia, pour laquelle l’astre mort de Mai 68 continue d’envoyer des signaux dorénavant négatifs.

34 L’essor d’une contestation altermondialiste, depuis les années 1990, qui semble faire renaître le phénix de ses cendres, invite, quant à lui, à un retour à l’événement dégagé de sa gangue mémorielle, commémorative ou culturelle pour en retrouver l’essence politique et sociale, comme en témoigne l’ouvrage de Kristin Ross[61] [61] Kristin Ross, op. cit. ...
suite. Dans le contexte politique de la France de 2007, Mai 68 retrouve même une fonction discriminante du débat droite-gauche. Les multiples dimensions de Mai 68 sont donc instrumentalisées pour « éclairer » les problèmes du monde d’aujourd’hui. En en retenant la dimension essentiellement culturelle, les uns en font la matrice du relâchement des mœurs, de la perte d’autorité, de l’individualisme irresponsable et du recul du civisme, quand d’autres, mettant l’accent sur sa dimension politique et sociale, y puisent les raisons d’une résistance à l’« horreur économique[62] [62] Viviane Forrester, L’Horreur économique, Paris, Fayard,...
suite ». Au même moment, les enfants de la « génération de Mai 68 » interrogent leurs aînés sur la façon dont ils ont chevauché ce « tigre en papier [63] [63] Olivier Rollin, Tigre en papier , Paris, Seuil, 2002. ...
suite » qui passe pour avoir servi le destin et la carrière de certains de ses leaders, et dont l’ombre obscurcit parfois, plus qu’elle n’éclaire, les problèmes du temps présent.

Notes

[ 1] Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Complexe, 2005.

[ 2] Cf. Emmanuelle Loyer, « Les Intellectuels et la télévision », in Jérôme Bourdon, Agnès Chauveau, Francis Denel, Laurent Gervereau et Cécile Méadel (dir.), La Grande Aventure du petit écran : la télévision française, 1935-1975, Paris, BDIC/Musée d’histoire contemporaine, 1997, p. 280-282.

[ 3] Frédéric Bon et Michel Antoine Burnier, Les Nouveaux Intellectuels, Paris, Cujas, 1966.

[ 4] Nicolas Pas, « “Six Heures pour le Vietnam” : histoire des Comités Vietnam français, 1965-1968 », Revue historique, 613, mars 2000, p. 162-191.

[ 5] Michel de Certeau, La Prise de parole, Paris, Desclée de Brouwer, 1968.

[ 6] Daniel Bensaid et Henri Weber, Mai 68, une répétition générale, Paris, Maspero, 1968 ; André Glucksmann, Stratégie et révolution en France, 1968, Paris, Bourgois, 1968 ; Serge July, Alain Geismar et Erlyn Morane, Vers la guerre civile, Paris, Éd. Premières, 1969.

[ 7] « Un commencement », Les Temps modernes, 264, mai-juin 1968.

[ 8] Club Jean Moulin, Que faire de la révolution de Mai ?, Paris, Seuil, 1968.

[ 9] Daniel Cohn-Bendit, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Paris, Seuil, 1968.

[ 10] René Lourau, « L’instituant contre l’institué », Les Temps modernes, 268, octobre 1968.

[ 11] « L’autogestion et la “révolution de Mai” », Autogestion, 5-6, mars-juin 1968.

[ 12] René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, Paris, Gallimard, 1968.

[ 13] « Le surréalisme le 18 juin 1968 », L’Archibras, 4, hors série.

[ 14] Alain Jouffroy, « L’horizon des minoritaires », Opus international, 8, octobre 1968.

[ 15] Edgar Morin, Claude Lefort et Jean-Marc Coudray, Mai 1968, la brèche : premières réflexions sur les événements, Paris, Fayard, 1968.

[ 16] « L’insurrection de la jeunesse », Esprit, 6-7 (nouvelle série), juin-juillet 1968.

[ 17] Michel de Certeau, op. cit.

[ 18] Jacques Julliard, « Syndicalisme révolutionnaire et révolution étudiante », Esprit, 6-7 (nouvelle série), juin-juillet 1968.

[ 19] Alain Touraine, Le Communisme utopique, Paris, Seuil, 1968 et 1972.

[ 20] « La Révolution ici et maintenant », Tel Quel, 34, été 1968.

[ 21] François Hourmant souligne ainsi la rupture que constitue le milieu des années 1970 en notant que les revues et hebdomadaires intellectuels enregistrent les ruptures de la structuration du milieu intellectuel et de l’imaginaire politique qui prévalaient depuis la deuxième guerre mondiale (François Hourmant, Le Désenchantement des clercs : figures de l’intellectuel dans l’après Mai 68, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997).

[ 22] Raymond Aron, La Révolution introuvable : réflexions sur les événements de Mai, Paris, Fayard, août 1968.

[ 23] Épistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France : Nanterre, novembre 1967-juin 1968, Paris, Fayard, 1968.

[ 24] Alain Jouffroy, « Que faire de l’art ? De l’abolition de l’art à l’individualisme révolutionnaire », in Art et contestation, Bruxelles, La Connaissance, 1968, p. 174.

[ 25] « La politique des communistes », La Nouvelle Critique, 15, juin 1968, p. 4.

[ 26] Antoine Casanova, « L’évolution des idées chez les intellectuels salariés », La Nouvelle Critique, 25 (nouvelle série), juin 1969.

[ 27] [Maurice Blanchot], « En état de guerre », reproduit dans Lignes, 33, mars 1998, p. 134. Le nom de l’auteur entre crochets indique l’anonymat du texte d’origine.

[ 28] Jean-Paul Sartre, « L’ami du peuple », L’Idiot international, septembre 1970 ; Bernard Pingaud, « Faut-il rééduquer l’intellectuel ? », La Quinzaine littéraire, octobre 1970 ; Dionys Mascolo, « Contre les idéologies de la mauvaise conscience », La Quinzaine littéraire, décembre 1970.

[ 29] Cf. Philippe Juhem, « Politique et intelligence depuis 68 », Vacarme, 29, automne 2004. L’auteur souligne combien l’investissement à gauche après Mai 68 a été valorisant et rentable sur le « marché des biens symboliques ». Louis Pinto signale également cette nécessité d’occuper une position d’avant-garde pour « rester dans le coup » (« Les armes de la théorie : les intellectuels de 68 », http://www.Gap-nanterre.org/article).

[ 30] Michel Winock, « La gauche en France depuis 1968 », in Jean Touchard (dir.), La Gauche en France depuis 1900, Paris, Seuil, 1977.

[ 31] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 1 : L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972.

[ 32] « Les intellectuels et le pouvoir », L’Arc, 49, 2e trim. 1972.

[ 33] Cf. René Gallissot, « L’après-Mai 1968 de la revue Politique aujourd’hui : le Mai des intellectuels communistes sous l’horizon national-populaire », in Vincent Duclert, Rémi Fabre et Patrick Fridenson (dir.), Avenirs et avant-gardes en France, xixe-xxe siècle : hommages à Madeleine Rebérioux, Paris, La Découverte, 1999.

[ 34] « Les intellectuels et les pouvoirs », Le Monde, 4 juillet 1973, cité dans Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Seuil, 1997, p. 628-636. Le texte est notamment signé par Maurice Agulhon, Hélène de Beauvoir, Henri Cartan, Jean Cassou, Gérard Chaliand, Jean Daniel, Jean-Marie Domenach, Georges Duby, Etiemble, Jean-Jacques de Félice, Marc Ferro, Jean Maitron, Juliette Minces, Edgar Morin, Daniel Mothé, Michelle Perrot, Claude Roy, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, etc.

[ 35] André Glucksmann, op. cit.

[ 36] André Glucksmann, « Le marxisme rend sourd », Le Nouvel Observateur, 486, du 4 au 10 mars 1974.

[ 37] François Furet, « Faut-il brûler Marx ? », Le Nouvel Observateur, 28 juillet 1975.

[ 38] Bernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain, Paris, Grasset, 1977, p. 223.

[ 39] Ibid., p. 212.

[ 40] Cf. sur cette question, Claude Liauzu, « Le tiers-mondisme des intellectuels en accusation. Le sens d’une trajectoire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 12, octobre-décembre 1986, p. 73-80.

[ 41] Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’homme blanc : tiers-monde, culpabilité, haine de soi, Paris, Seuil, 1983.

[ 42] François Cusset, La Décennie : le grand cauchemar des années 80, Paris, La Découverte, 2006.

[ 43] Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide : essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983 ; Luc Ferry et Alain Renaut, 68-86 : itinéraires de l’individu, Paris, Gallimard, 1987.

[ 44] Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68 : essai sur l’anti-individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1985.

[ 45] Luc Ferry et Alain Renaut, 68-86…, op. cit., p. 79 sqq.

[ 46] Max Gallo, « Les intellectuels, la politique et la modernité », Le Monde, 26 juillet 1983 ; Philippe Boggio, « Le silence des intellectuels de gauche », Le Monde, 27 juillet 1983 ; Jean-François Lyotard, « Tombeau de l’intellectuel », Le Monde, 8 octobre 1983.

[ 47] Michel Winock, « Les intellectuels dans le siècle », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2, avril-juin 1984, p. 3-14.

[ 48] Olivier Mongin, « Reclassements et retournements », Le Débat, 79, mars-avril 1994.

[ 49] « Profs, ne capitulons pas ! », par Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1989 ; « Pour une laïcité ouverte », Politis, 8 novembre 1989, texte notamment signé par Joëlle Brunerie-Kauffmann, Harlem Desir, René Dumont, Gilles Perrault et Alain Touraine.

[ 50] Après l’appel du mois de février 1997, « Cinquante-neuf réalisateurs appellent à désobéir » (Le Monde, 12 février 1997), deux textes s’opposent en octobre : « L’appel des 17 », (Le Journal du dimanche, 2 octobre 1997) signé notamment signé par Étienne Balibar, Francis Jeanson, Ariane Mnouchkine, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, etc. ; et « Sortir l’immigration de l’arène démagogique » (Libération, 5 octobre 1997) signé par Guy Coq, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Emmanuel Todd, etc.

[ 51] Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, Paris, La Découverte, 1998.

[ 52] Jean-Claude Guillebaud, « Les perversités de l’hyperpermissivité. Et si la transgression triomphante engendrait la répression ? », Le Nouvel Observateur, 2027, 11 septembre 2003.

[ 53] Romain Goupil, « Il était une fois Dany le Rouge », Le Monde, 27 février 2001 ; Élisabeth Badinter, « Honnie soit la nouvelle bien-pensance », Libération, 10 avril 2001.

[ 54] Régis Debray, Jean-Claude Guillebaud et Paul Thibaud, « Le débat, pas la chasse à l’homme », Le Monde, 27 février 2001.

[ 55] Michelle Zancarini-Fournel, « 1968-1995, jeu d’échelles inversées », EspacesTemps, 64-65, 1997.

[ 56] Pascal Bruckner, Jeannette Colombel, Jacques Julliard, Michelle Perrot, Alain Touraine, etc. signent notamment l’appel « Pour une réforme de fond de la Sécurité sociale », Le Monde, 3-4 décembre 1995 ; de leur côté, Pierre Bourdieu, Étienne Balibar, Jacques Derrida, Daniel Bensaïd, etc. lancent un « Appel des intellectuels en soutien aux grévistes », Le Monde, 15 décembre 1995.

[ 57] Maurice T. Maschino, « Intellectuels médiatiques : les nouveaux réactionnaires », Le Monde diplomatique, octobre 2002.

[ 58] Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, 2002.

[ 59] Alain Finkielkraut, « Suis-je réac ? », Le Figaro, 14 novembre 2002.

[ 60] Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Paris, Grasset, 2007, p. 64.

[ 61] Kristin Ross, op. cit.

[ 62] Viviane Forrester, L’Horreur économique, Paris, Fayard, 1996.

[ 63] Olivier Rollin, Tigre en papier , Paris, Seuil, 2002.

[ *] Docteur en histoire, Bernard Brillant a notamment publié Les Clercs de 68 (PUF, 2003).
(bernard.brillant@wanadoo.fr)

Résumé

Le mouvement de Mai 68 a pour effet de révéler et de radicaliser une crise de légitimité des intellectuels. Les multiples interprétations élaborées par ces deniers cristallisent cependant des représentations du mouvement à travers lesquelles les intellectuels vont restructurer leurs engagements dans l’après-Mai 68 pour tenter de reconstruire une figure légitime de l’« intellectuel engagé ». Après la forte polarisation exercée par les groupes « gauchistes » et la lecture révolutionnaire de Mai 68, c’est cependant la quête de l’autonomie qui inspire cette redéfinition, notamment à travers la figure de l’« intellectuel spécifique » de Michel Foucault. Cette volonté d’autonomie débouche, à partir du milieu des années 1970, sur la rupture avec les grands paradigmes de l’engagement radicalisé en Mai 68 : le marxisme, le tiers-mondisme, l’anticapitalisme. Ce « désengagement » des clercs se poursuit, à partir de la deuxième moitié des années 1980 par le retour critique sur les aspects plus culturels et sociétaux de Mai 68. À partir du milieu des années 1990, la montée d’une contestation antilibérale s’accompagne de la résurgence de thématiques héritées de Mai 68 au point que, quarante ans après, Mai 68 projette encore son ombre sur les débats intellectuels, redevenant même un enjeu du positionnement droite-gauche.

Mots-clés
Mai 68, intellectuels, contestation, légitimité, engagement

The May 68 movement has revealed and radicalized a legitimacy crisis among intellectuals. The numerous interpretations they elaborated crystallized representations of the movement through which intellectuals were going to redefine their commitments in the aftermath of May 68 in an attempt to reconstruct a legitimate figure of the « committed intellectual ». Following the strong polarization exerted by leftist groups and the revolutionary reading of May 68, the quest for autonomy was, however, what inspired the redefinition, notably with Michel Foucault’s figure of the « specific intellectual ». Starting in the mid 1970s, this desire for autonomy brought about a break with the leading paradigms of May 68’s radicalized commitment: Marxism, support for the Third World, anticapitalism. This « disengagement » of scholars continued with the return, starting in the second half of the 1980s, of the criticism of the more cultural and societal aspects of May 68. Since the mid 1990s mounting anti free market protest has been accompanied by a reappearance of themes inherited from May 68 to such an extent that, forty years later, May 68 still casts its shadow over intellectual debates and has even again become a issue in left-right demarcation.

Keywords
May 68, intellectuals, protest, legitimacy, commitments

PLAN DE L'ARTICLE
•Mai 68 : des intellectuels entre engagement et crise de légitimité
•Le choc de l’événement, le poids des représentations
•Réinventer une figure légitime de l’intellectuel
•L’heure du repli
•Droit d’inventaire et rappels à l’ordre

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POUR CITER CET ARTICLE

Bernard Brillant « Intellectuels : les ombres changeantes de Mai 68 », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2008 (n° 98), p. 89-99.
URL :

www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-2-page-89.htm.
DOI : 10.3917/ving.098.0089.

Je vous mets cet article ici, à vous, lecteurs, si le sujet vous intéresse de vous y plonger et de chercher... Essayer de répondre à cette question: où allons-nous, avec quels penseurs, avec quels intellectuels? Comme vous pouvez vous demander où va cet âne?





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