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Jeudi 13 juin
Classes préparatoires : un progrès dans la sélection des élites françaises
Un amendement au projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche adopté par les députés socialistes dans la nuit du 23 au 24 mai pourrait contribuer à modifier la composition sociologique des filières sélectives de l’enseignement supérieur. Formulé par les députés socialistes Vincent Feltesse et Jérôme Guedj, il prévoit que les élèves ayant obtenu les meilleurs résultats au baccalauréat bénéficieront « d'un droit d'accès dans les formations où une sélection est opérée ». Le pourcentage d’élèves bénéficiant de ce droit d’accès serait fixé chaque année par décret. Le recteur d’académie réserverait un contingent de places dans chaque filière concernée : classes préparatoires aux grandes écoles, Instituts d’études politiques, université Paris-Dauphine, etc. Selon Vincent Feltesse, l’objectif de ce dispositif est de lutter « contre l’autocensure sociale naturelle » en encourageant les meilleurs bacheliers à s’engager dans des études supérieures auxquelles ils ne pensaient pas pouvoir accéder – ou, plus simplement, dont ils ne connaissaient pas l’existence ou les débouchés. L’historien Patrick Weil, qui est l’un des inspirateurs de cet amendement, a établi que sur les 2 250 lycées français préparant au baccalauréat général, 750 envoyaient moins de 7% de leurs élèves en classes préparatoires et 150 n’en envoyaient aucun. Il ne suffit pas d’être bon élève pour pouvoir s’orienter vers une classe préparatoire ou une autre filière sélective : il faut aussi en avoir l’idée, voire l’audace. Les lycéens issus de milieux défavorisés ne s’engagent pas à la légère dans des voies dont les débouchés demeurent incertains, ce qui est par définition le cas des classes préparatoires. La longueur et le coût des études auxquelles préparent ces classes constituent des freins supplémentaires. En allant au-devant des bacheliers les plus brillants, les initiateurs de cette réforme espèrent faire sauter ces barrières. Dans la mesure où, selon Patrick Weil, les classes préparatoires disposent chaque année d’environ quatre mille places non pourvues (soit près de 10% de l’effectif total), la création de ce droit d’accès pourrait se faire très aisément. Le dispositif introduit par cet amendement ne relève pas de la discrimination positive : il ne tiendrait pas compte de l’origine sociale ou ethnique des élèves. Il s’agirait simplement d’encourager les meilleurs à s’orienter vers des filières qui leur semblent parfois inaccessibles. Des dispositifs similaires existent dans trois États américains : la Californie, la Floride et le Texas. Les meilleurs élèves de chaque lycée de l’État sont automatiquement admis dans l’une de ses universités publiques. La mise en œuvre de cette politique s’est traduite par l’augmentation du pourcentage d’étudiants appartenant à des minorités ethniques.
Si la réforme proposée par Vincent Feltesse et Jérôme Guedj entrait en vigueur, elle pourrait contribuer à corriger l’un des défauts du système scolaire et universitaire français dénoncés par Peter Gumbel dans son nouveau livre, Élite Academy. Enquête sur la France malade de ses grandes écoles (Denoël) : « Le bassin dans lequel on pêche l’élite française est minuscule. » Journaliste pour Time Magazine, Peter Gumbel a été directeur du Centre des Amériques de Sciences po avant de devenir directeur de la communication de cet établissement. Les données qu’il cite sont édifiantes : alors que « l’écrasante majorité des élèves de Polytechnique proviennent de cinq classes préparatoires », les cent meilleurs écoles du Royaume-Uni « ne comptent qu’un tiers d’admis à Oxbridge » (1). Tandis que l’accès aux plus hautes fonctions demeure en France l’apanage des anciens élèves des grandes écoles, l’influence d’Oxford et de Cambridge décline. En 1987, 67% des PDG britanniques étaient diplômés de l’une de ces universités ; ils n’étaient plus que 39% en 2007. Les anciens d’Oxford ou de Cambridge occupaient 62% des postes de la haute fonction publique ou du gouvernement en 1974, contre 42% en 2007. Aux États-Unis, la domination dans le monde des affaires des diplômés des universités les plus prestigieuses est moins marquée qu’en France : Harvard compte soixante-cinq anciens parmi les PDG des cinq cents premières entreprises américaines, mais quatre cents viennent d’autres universités dont certaines sont beaucoup moins connues tandis que trente-cinq n’ont aucun diplôme universitaire. L’Allemagne ignore pour sa part la notion de « grande école » ou d’ « université d’élite ». Quant aux résultats de la politique de discrimination positive mise en œuvre par Sciences po à travers les « conventions éducation prioritaire », ils ne plaident pas en faveur de son extension. Dans une étude réalisée en 2011, soit dix ans après le démarrage de ce programme, le sociologue Vincent Tiberj a montré que la proportion d’étudiants du collège universitaire de Sciences po ayant un parent cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure avait augmenté entre 2005 et 2011. Le taux de redoublement ou d’abandon des étudiants issus des « conventions éducation prioritaire » est par ailleurs assez élevé.
Encourager les meilleurs bacheliers à s’inscrire dans les filières sélectives en leur réservant un certain pourcentage de places ne contreviendrait pas au principe d’égalité de traitement. En récompensant l’excellence, cette mesure pourrait donner de l’ambition à ceux qui ne s’autorisent pas à en avoir. Elle contribuerait ainsi à faire redémarrer l’ascenseur social et à donner un nouveau visage aux élites françaises.
(1) Le terme « Oxbridge » est fréquemment utilisé pour associer les deux plus célèbres universités britanniques : Oxford et Cambridge.
Annick STETA (asteta@hotmail.fr)
http://www.revuedesdeuxmondes.fr/news/chronic.php?code=119
Le sujet mérite notre attention... Comment les élites se forment-elles? En France et ailleurs... Ici la perspective est bonne. Dans un livre, je lis des choses intéressantes mais c'est écrit en Hollandais, en Hollandais sur la France, mais ce n'est plus tout récent. Pour mémoire, on se rappellera les livres de Julien Benda, H.J Hofland, Christopher Lasch sur ce thème également, il y en a d'autres...
P.s: L'âne a étudié à l'Université de Leyde dans les années 80-------->
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